RACONTI tome III Contes Corses à la croisée des cultures

Il est malaisé aujourd’hui d’évaluer ce que nous devons à l’oralité. Mais si l’on prend par exemple le “Chjama è Rispondi”, ancré dans la profondeur de la culture corse comme nulle autre expression orale, on pensait, il y a peu, que cette structure mentale, s’étiolant, allait périr. Mais il n’en est rien. Les nouvelles générations s’en sont emparées, y compris au moyen d’Internet !

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« C’est donc toute la tradition culturelle corse qui anime ce travail commun autour du patrimoine oral. Des contes, des légendes, des récits, la Corse n’en manque pas. Comme d’autres peuples de par le monde, les Corses aiment dire, parler, raconter, transmettre ce qu’ils sont à travers le fil d’une histoire. Cette histoire est la leur, car elle est issue de leur terre, mais aussi, à ce titre, participe-t-elle de l’histoire du monde. L’histoire de l’homme qui se raconte. »

Rinatu Coti

« Voici un conte. Je l’ai dit à un savant et il m’a juré qu’il venait de Russie ; je l’ai dit à un vieux soldat et il m’a affirmé l’avoir entendu en Allemagne, alors que le drapeau français se promenait dans le pays des Teutons ; je l’ai dit à un paysan de France et il l’a reconnu pour l’un de ceux que sa vieille grand-mère aimait jadis le plus souvent à répéter… De quel pays est donc ce conte ? Est-il de Chine ou d’Amérique ? Ami lecteur, c’est à vous d’en juger ; mais peut-être nous vient-il en droite ligne de votre gracieux village ou de la ville que vous habitez. »

Frédéric Ortoli, « La tradition » 1891, tome V, page 334

Soutiennent et participent à ces recueils en cours :
– 26 municipalités, associations et médiathèques.
– 176 collaborateurs.

Extrait

Ghiuvan Balentu
Don Domenico Carlotti ; 1930 . Traduction : Lucia Santucci.

J’en tue mille …
Il était une fois, un cordonnier, d’une grande pauvreté, qui ne cessait de tirer le ligneul, et d’emboutir le cuir. Il était petit de stature mais grand de par son intelligence. Il s’appelait Jean Vaillant.
Un jour, cousant une chaussure, pif ! il s’enfonça l’alène dans un de ses doigts :
« Ouille ! ouille ! Ouille ! Pauvre de moi ! »
Nul ne se bougea dans le voisinage en entendant la complainte de Jean.
Mais curieusement, comme si elle se fussent donné le mot, pendant ce temps-là, entrèrent dans la maison, toutes les mouches du village. Elles entraient par centaines et centaines. Quelques unes suçaient le sang de son doigt et les autres, pareilles à des nuées noires, se posaient sur son plat de pâtes.
– Que de sales mouches ! disait Jean ! Zou, dehors ! Vous voulez m’arrachez les yeux
sans doute !
Et il tentait, avec sa canne en l’air, de les disperser. Mais, elles, obstinées, se posaient de nouveau et remplissaient son assiettée de pâtes.
– Que fit -t-il, alors ? Il se mit en rage, leur envoya une grande claque et fit un massacre, puis il se mit à compter pour savoir combien il en avait tué. Et compte que je te compte, il trouva mille cadavres et cinq cent blessés !
– Quel coup de maître ! se dit en lui-même Jean. Ils croient tous que je suis un bon à rien, mais quand je m’y mets, je fais des prouesses.
Il prend un bâtonnet, le trempe dans l’encre et écrit sur un morceau de toile (d’une palme), en gros caractères : « Je suis Jean Vaillant, j’en tue mille, et j’en blesse cinq cents. »
Et comme pour se moquer, il fixa cet écriteau sur son vieux chapeau. Quand ils le virent avec cet écriteau, les villageois se mirent à rire et chacun demandait :
-Hè ? Jean ? Combien ?
– J’en tue mille et j’en blesse cinq cents.
Entre-temps, la rumeur fit connaître par le bouche à oreille, de village en village, le nom de Jean.
Presque un an plus tard, on parlait de lui dans les plus lointaines contrées, il était reconnu comme un des plus fiers paladin du Royaume.
Un beau jour notre cordonnier abandonna ligneul, alène, poix, tranchet et établi, et s’en alla de par le monde à la recherche d’aventures.
La fortune lui accorda ses faveurs du premier coup…. À suivre

  • Les étapes de création

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