Entretien avec Claire Capannelli auteure de Ici le bonheur est fait maison

Entretien avec Claire Capannelli auteure de Ici le bonheur est fait maison

Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?

J’ai ressenti une immense fierté de voir ce tout petit objet contenir autant d’heures de travail, de sueur, de doutes, d’interrogations et de larmes.

Et puis, il y avait cette idée assez vertigineuse : se dire que ce petit objet, aussi magnifique soit-il, allait servir de transmetteur. De messager. Qu’il allait raconter tout cela à un inconnu, peut-être. Quelqu’un qui ne percevrait sans doute pas les efforts, les heures passées ou les gouttes au bord de mes yeux, mais qui en recevrait le message.

J’ai ressenti une immense fierté, donc, mais aussi une forme d’incrédulité : ce magnifique objet pouvait-il vraiment venir de moi ?

Et finalement, toutes les failles étaient encore là. Elles n’avaient pas disparu entre les pages, elles s’étaient simplement glissées entre les mots.

Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?

Les premiers retours ont été très émouvants parce qu’ils m’ont permis de découvrir ce que les lecteurs avaient reçu de mon histoire. Une fois le livre refermé, il ne m’appartenait plus vraiment : chacun y avait trouvé quelque chose qui lui ressemblait.

On m’a beaucoup parlé de l’attachement aux personnages, de leur humanité et de cette impression de croire à leur histoire. Certains lecteurs ont reconnu des personnes de leur propre vie derrière eux, d’autres ont cherché les personnes réelles qui auraient pu m’inspirer. J’ai trouvé cela assez fascinant.

On m’a également beaucoup parlé des émotions, de la poésie de certaines images et des paysages d’Étretat. Des lecteurs m’ont dit avoir voyagé, avoir pleuré, s’être sentis apaisés ou avoir retrouvé des souvenirs personnels à travers les lieux et les personnages.

Mais le retour qui m’a probablement le plus touchée est celui de lecteurs qui m’ont dit que le livre les avait « accompagnés ». L’une d’entre eux m’a expliqué qu’elle lisait quelques chapitres puis laissait son esprit vagabonder pour imaginer la suite. Une autre m’a parlé de son « rendez-vous quotidien » avec les personnages. Et d’autres m’ont reproché, avec beaucoup de tendresse, que la fin soit arrivée trop vite parce qu’ils n’avaient pas réussi à s’arrêter de lire.

C’est sans doute le plus beau retour que je pouvais recevoir : découvrir que l’histoire avait continué d’exister dans la tête des lecteurs lorsque le livre était fermé.

Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?

J’avais naïvement cru que le travail le plus difficile était celui de l’écriture. Je n’avais pas mesuré l’ampleur de ce qui restait à accomplir une fois le livre terminé : se convaincre soi-même que l’on peut convaincre les autres de nous aimer un peu à travers nos mots.

Il faut apprendre à parler de son livre, à communiquer, à participer à des salons aux côtés d’auteurs expérimentés qui semblent parfois avoir davantage confiance en eux que dix « nous » réunis. Il faut apprendre à exposer ce que l’on a écrit alors que l’écriture, elle, s’est souvent faite dans l’intimité. Sans le soutien constant d’un éditeur pour accompagner cette partie du chemin, tout cela peut être vertigineux.

Et puis, progressivement, on relativise. J’ai appris que les mots circulent au rythme où ils le décident. Un lecteur parle du livre à un autre. Un titre reste quelque part dans une pensée. La vie continue et, parfois, le mot se fait plus insistant, jusqu’à transformer celui qui l’héberge en futur lecteur.

C’est peut-être ce que je retiens surtout de cette expérience : on peut écrire un livre, essayer de le faire connaître, mais on ne maîtrise jamais complètement le chemin qu’il empruntera pour rencontrer ses lecteurs.

Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?

Son originalité est probablement de n’avoir aucune originalité fabriquée. Je n’ai pas cherché un concept extraordinaire ou des personnages hors du commun. Mes personnages sont très normaux. Ils pourraient être nous, nos voisins, nos amis. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe à l’intérieur d’eux.

Je crois que ma patte se trouve davantage dans les émotions et dans ma manière d’essayer de les matérialiser. J’aime leur donner une forme, une couleur, une matière. L’art devient souvent un média pour y parvenir : la peinture dans Ici le bonheur est fait maison, l’ébénisterie dans Un cœur dans ma boîte aux lettres. Il permet de rendre visible ce qui, normalement, ne l’est pas.

Les lieux ont aussi une importance particulière dans mon écriture. Je n’ai pas beaucoup voyagé, ma vie ne me l’a pas vraiment permis, mais j’ai fusionné émotionnellement avec chacun des endroits que j’ai découverts. Je ne les choisis donc pas seulement comme décors. J’écris des lieux avec lesquels j’ai, à un moment de ma vie, communié. Ils finissent presque par devenir des personnages.

Je crois que les premiers lecteurs l’ont perçu. Ils m’ont beaucoup parlé des émotions, des images, des personnages auxquels ils se sont attachés, mais aussi d’Étretat et de la sensation d’y être transportés. Certains ont même associé l’histoire à leurs propres souvenirs. Finalement, ils n’ont peut-être pas nommé cette particularité de mon écriture, mais ils l’ont ressentie. Et c’est probablement encore plus précieux.

Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?

Pour moi, écrire est pénible. Je vais probablement sortir du joli cliché du plaid, de l’ordinateur et de la tasse de thé : ce n’est absolument pas comme cela que je fonctionne.

Quand mes personnages arrivent, ils ne me quittent plus. Si je ne suis pas disponible pour écrire, ils continuent malgré tout de vivre en moi. Ils discutent, réagissent, évoluent. Je n’écris donc pas tout le temps. En revanche, il m’arrive de saisir soudain que ce que je suis en train de vivre, de penser ou de ressentir est important. Alors je sors mon téléphone. Je dicte ou j’écris quelques notes qui deviennent les témoins de cet instant.

Je peux écrire dans le bruit, devant la télévision, en mangeant, en voiture lorsque je ne conduis pas… Je n’ai pas vraiment besoin de créer une bulle autour de moi parce que, lorsque j’écris, la bulle se crée toute seule. Pendant ce temps-là, c’est plutôt moi qui n’existe plus. Je prête mon corps et mon esprit à mes personnages pour qu’ils puissent vivre.

Je n’ai pas de plan. Et c’est parfois très inconfortable. Mes personnages peuvent avoir des réactions qui me surprennent, m’agacent ou même me font rougir. Je découvre parfois ce qu’ils vont faire au moment même où je l’écris.

J’ai également beaucoup de mal avec la chronologie et les dates. Je fonctionne davantage par ressentis, par images et par émotions que par temporalité. Quant à l’orthographe et à la grammaire, les correcteurs sont mes meilleurs amis ! Il m’est impossible de suivre la vitesse de ma pensée tout en réfléchissant simultanément à chaque accord. J’écris d’abord. Je corrige ensuite.

Finalement, ma seule méthode est peut-être celle-ci : laisser mes personnages vivre suffisamment fort en moi pour qu’à un moment, je n’aie plus d’autre choix que de les écrire.

Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?

Oui. J’ai probablement un problème à régler avec la séparation et le manque. Je ne sais pas mettre un point final sans commencer à me demander ce qu’il y aura après. Je peux être déjà presque blasée par le livre que je viens de terminer et passionnée par celui qui commence à naître. C’est d’ailleurs pour cela que la période de relecture m’est particulièrement désagréable : elle m’oblige à rester avec une histoire que, intérieurement, j’ai déjà quittée.

Mais je n’écris pas seulement des livres. J’écris des histoires, des pensées, des morceaux de vie. J’écris peut-être aussi parce que je n’aime pas attendre, je n’aime pas manquer et je n’aime pas ne pas savoir.

Alors, pour répondre à cette question toute simple à laquelle je n’ai toujours pas répondu : oui, j’ai un livre en cours d’écriture.

J’écris sur ma grand-mère, originaire du Cap-Vert, qui a transmis tellement de silences qu’ils ont fini par faire trop de bruit dans ma tête. À travers son histoire, j’interroge la place de la femme, mais aussi la condition d’une femme noire immigrée en France dans les années 1950. Je cherche à comprendre les traces qu’elle a laissées et celles qu’elle m’a transmises.

Il me fallait peut-être réparer son histoire pour m’autoriser la liberté qu’elle ne s’était jamais octroyée.

Claire Capannelli auteure du livre Ici le bonheur est fait maison disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.