AVANT ROMANE… Extraits de Sourire à défriser une banane Spin-off de Romane de Nicolas Renault

AVANT ROMANE… 

Extraits de Sourire à défriser une banane 

Spin-off de Romane 

Nicolas RENAULT 

Une rencontre. Quelques signes. Et un mystère que Romane préfère encore garder pour elle.

1. Des yeux verts et des boucles cuivrées 

Un nouveau rythme quotidien se met petit à petit en place. Tous les matins, lorsqu’il ne dort pas chez moi, je passe chercher Lucas et le dépose au collège. Ensuite, je file à l’hôpital et y reste jusqu’à la fin des cours de Lucas. 

Pour Charline, ma Lilie depuis la première fois que je l’ai tenue dans mes bras, il n’y a pas vraiment d’évolution, pour l’instant. Elle devrait bientôt changer de chambre. Elle restera en soins intensifs, mais n’aura plus besoin de l’univers stérile dans lequel elle est actuellement plongée. 

Alors que je me suis assoupi en lisant mon livre, dans le fauteuil de la chambre, je me réveille en sentant une présence autour de moi. Il n’y a personne dans la chambre, mais en regardant à travers la vitre, je vois une femme qui observe les feuillets de la BD que j’ai faite pour Lilie et que j’ai achevée hier. 

Se sentant observée, cette personne sursaute, puis s’affaire dans le sas. Quelques instants plus tard, la porte de la chambre s’ouvre. Ce n’est pas une des trois infirmières que je connais déjà. Je suppose que c’est donc la nouvelle recrue, tant attendue. Je décide de me présenter pour l’accueillir : 

— Bonjour, je suis Nicolas, le papa de Charline ! Vous devez être le messie ? — … ?? 

— La nouvelle recrue, tant attendue par vos collègues infirmières ! 

— Ah, oui ! Je m’appelle Romane, et je rejoins effectivement le trio qui s’occupait jusque-là de Charline. 

— Enchanté, Romane ! Je vous présente ma Lilie… Elle n’est pas très bavarde, pour l’instant, mais j’espère que cela va changer bientôt. 

— On l’espère tous ! 

Alors qu’elle se retourne vers moi en me disant cela, je me sens sondé par deux yeux verts, juste au-dessus du masque. Elle saisit le carnet dans le trieur mural et commence sa vérification. Elle contrôle le goutte-à-goutte, note les constantes, vérifie les machines et leurs branchements. Chacun de ses gestes est rapide, efficace. On sent la détermination et l’expérience chez elle. 

— Vous êtes de Dordogne, ou on vous a parachutée là ? 

— Non, pas du tout… Parachutée ? C’est presque ça ! Mais j’ai une tante qui habite Sarlat, et cela explique, en partie, mon choix. 

— Et vous étiez où, avant ce choix ? 

— Loin… 

— Loin, comme au-delà des frontières ? 

— Oui, c’est ça ! 

— Vous êtes une baroudeuse… 

— En quelque sorte. 

Je sens que je l’embête avec mes questions et que je n’en saurai pas beaucoup plus. Je la laisse tranquille et la regarde s’affairer autour du lit de Charline. 

En l’observant, je remarque, dans son cou, deux mèches rebelles, bouclées et aux reflets cuivrés, qui se sont échappées de sa charlotte. 

Elle range le carnet dans le trieur, me souhaite une bonne journée et se retire à pas feutrés, après que je lui ai retourné la politesse. 

Je retourne à la lecture de mon livre, mais des yeux verts et des boucles cuivrées viennent tourbillonner dans mes pensées. 

Quelques jours plus tard…

J’ai besoin d’une pause. De voir la lumière du jour et d’entendre le bruit animé d’une conversation. Dans le sas, je retire ma tenue de protection, enfile ma veste et descends vers la cafétéria. 

En ce milieu de matinée, il n’y a pas grand monde dans cette salle de réfectoire. Devant moi, dans la file d’attente quasi déserte, je repère une cascade de boucles cuivrées. Je m’approche. 

— Romane ?… 

— … ?? Euh, oui ! 

— Je suis le papa de Charline ! 

— Ah… Désolée, sans le masque et la charlotte, je ne vous ai pas reconnu ! — Pas de souci… Vous vous acclimatez ? 

— Ouais, l’équipe est sympa et le rythme est correct. 

— Ah… Je peux partager votre pause ? 

— Volontiers ! 

— Je vais prendre un muffin, vous en voulez un ? 

— Je veux bien… à la myrtille ? 

— Un café ? 

— Thé, plutôt ! Earl Grey, s’il y a… 

Je passe en caisse et règle nos consommations. Je la rejoins à la table qu’elle a choisie. C’est la plus éloignée de l’entrée, masquée par une plante verte géante. Comme si elle voulait se cacher. 

— Si vous préférez être seule, je comprendrais… 

— Non, non. Pas du tout. (Elle rougit.) 

— C’est à cause du choix de la table. (Je souris.) 

— Ah, j’aime bien avoir mon intimité. Une habitude que la promiscuité m’a fait développer. — Vous étiez infirmière dans l’armée, avant ? 

— (Elle me regarde, étonnée.) Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? 

— Je ne sais pas ! Vos gestes, rapides, précis et efficaces… et puis vous venez de parler de promiscuité. 

— Vous êtes observateur… 

— Il paraît, oui ! 

Synchronisées, nos mains prélèvent un morceau de muffin et profitent du silence pour le porter à nos bouches. C’est immonde et très sec. À sa grimace, j’éclate de rire. 

— Je suis désolé, l’idée du muffin n’était pas ma meilleure intuition, apparemment ! — Peut-être en le trempant dans mon thé ? 

— À part couler au fond et gâcher votre thé, je ne crois pas que cela changerait grand-chose. Elle rigole. 

2. Quelque chose de comestible 

Cela fait trois jours que Lilie est dans sa nouvelle chambre. Je n’ai pas revu Romane depuis la cafétéria. 

Ce matin, avant de partir chercher Lucas pour le déposer au collège, je termine la cuisson de mes muffins. Je devais quelque chose de comestible à Romane. 

J’ai toujours plein de petites boîtes en carton pour offrir ou transporter mes créations culinaires. Sur le couvercle de la petite boîte, où j’ai glissé deux muffins encore tièdes, je dessine un rapide portrait caricaturé de Romane. On la voit mangeant un muffin, avec la mine de dégoût qu’elle a affichée l’autre fois. 

En dessous, j’ajoute une petite phrase : 

Romane. 

Je vous devais quelque chose de comestible !

J’espère que votre mine sera plus enjouée, cette fois 😉 

Avant de partir, je prends un sachet de thé « Paul et Virginie » dans ma boîte Dammann. J’espère que les saveurs de fruits rouges et les notes gourmandes de vanille et de caramel lui plairont. Mon instinct me dit que ce mélange de saveurs lui irait bien. 

En arrivant à l’hôpital, je passe par le bureau des infirmières. Personne n’est présent, alors je dépose la petite boîte en carton sur le bureau de Romane et le sachet de thé dessus. 

En milieu de matinée, alors que je suis en train de lire un livre à Lilie, j’entends frapper à la porte. Après mon approbation, la porte s’entrebâille sur de jolies boucles cuivrées. 

— Je ne vous dérange pas ? 

— Non, pas du tout. 

— Je voulais vous remercier pour les muffins… Ils étaient excellents ! C’est vous qui les avez faits ? 

— Oui, la cuisine et la pâtisserie sont une de mes passions… Ça me détend — surtout en ce moment ! 

— Ils sont de vous, ces dessins, alors ! Je pensais que c’était sa maman qui les faisait. Ils transportent une poésie féminine, je trouve… 

— Mon côté Yin, sans doute ! 

— J’ai bien aimé mon petit portrait ! Il retranscrit assez bien ce que j’ai ressenti en avalant cette bouchée infecte, à la cafétéria… Merci aussi pour le thé. C’est mon préféré… mais je ne m’en achète pas souvent ! 

— C’est mon préféré aussi… Nous aurons peut-être l’occasion d’en partager un, une prochaine fois. 

— J’aimerais bien… (Elle rougit.) Il faut que j’y aille… mes patients, le boulot… — À bientôt, alors ? 

— Oui. 

Elle rougit de nouveau. 

Je n’ai plus envie de lire. À la place, je mets un peu de musique et masse les jambes de Lilie en chantant. Cette visite impromptue me fait afficher un sourire que mes lèvres n’avaient pas affiché depuis un bon moment. 

Quelques jours passent. Les attentions se répondent. Puis Romane accepte enfin un dîner.

3. Un rendez-vous… 

Lundi, 16 h, je rentre à la maison pour me préparer. J’ai déjà souhaité une bonne nuit à Lilie… J’essaye de ne pas trop m’en vouloir et d’écarter cette impression de l’abandonner. 

Mais pour l’instant, je m’affaire dans la salle de bain. Hier soir, j’ai épilé les quelques poils disgracieux et récalcitrants. Ce matin, je me suis fait un masque d’argile, pour avoir une peau au teint parfait et au velouté de pêche. 

Je suis douché et séché. Rasé, façon barbe de trois jours, avec mes cheveux en rébellion, mes deux éternels signes distinctifs. J’ai sélectionné mon costume bleu, celui qui, selon Émilie, me fait un beau cul ! Quitte à s’imposer une séance de gainage et de squats tous les matins, autant que cela se voie ! 

À 18 h 45, j’élance le Cayenne dans ma rue. J’aurais pu y aller à pied, mais la pluie qui vient de s’inviter dans le ciel sarladais m’y a fait renoncer. 

Miracle, une place de stationnement est libre juste devant le Plaza. J’espère que c’est un beau présage pour la soirée à venir. 

J’ai réservé un petit salon, mais préfère attendre l’arrivée de Romane au bar. Dans le hall d’entrée, j’entends le maître d’hôtel qui débarrasse la nouvelle arrivante de sa veste et de son

parapluie. Les talons qui claquent au sol m’incitent à penser à l’apparition imminente de Romane. 

Je constate que je retenais mon souffle, et j’ai bien fait, car elle est à tomber. 

De jolis escarpins. Une divine robe fourreau, gris perle. Ajustée et courte, juste comme il faut pour mettre en valeur son corps. Un maquillage léger et discret, comme j’aime. Une cascade de boucles cuivrées qui scintille sous le lustre de l’hôtel. Un sourire éblouissant et deux yeux pétillants se rivent sur moi. 

Nous terminons notre second cocktail et nous avons passé des instants délicieux, mais il est temps de rejoindre le restaurant. 

Sous son parapluie, je la conduis devant la porte passager du Cayenne. Elle s’installe élégamment dans le cuir souple du siège. 

— Jolie monture ! C’est un huit cylindres, en plus ! Je l’avais déjà remarqué sur le parking de l’hôpital. J’aime beaucoup l’alliance du gris crayon et des jantes GT en Vésuve ! 

Alors là, elle me bluffe ! Identifier le modèle passe encore, mais connaître les teintes du nuancier Porsche et jusqu’au modèle des jantes… je ne m’attendais vraiment pas à ça. 

Ma stupéfaction doit se lire sur mon visage, car elle lève rapidement le voile sur sa passion pour les voitures, surtout les sportives. Les Porsche, par-dessus tout. 

En chemin, j’apprends, médusé, que nous avons un passé commun. Elle aussi est passée par les championnats de France de karting, avant de rejoindre les rangs de la Formule Peugeot. Qu’ils nous soient communs me sidère. Si ça se trouve, nous nous sommes déjà croisés sur un paddock de circuit. 

À notre arrivée à la Couleuvrine, nous nous installons près de la cheminée. Lorsqu’on nous apporte les cartes, Romane confie son régime végétarien. 

— Vous auriez pu prendre un menu classique ! 

— Ah non, mais je suis végétarien… Je ne pensais pas que vous l’étiez, vous aussi ! — C’est une belle surprise ! Cela fait longtemps que vous l’êtes ? 

— Depuis 2006. 

— Ah oui ? Un précurseur, alors ! 

— Pas vraiment… Je suis devenu végétarien par accident ! Au sens littéral du terme. — Euh, comment ça… ? 

Je lui évoque mon accident et les changements de vie qui en ont découlé. En retour, j’en apprends un peu plus sur elle. Elle me parle de ses grands-parents, de sa tante. De son engagement dans l’armée, à 19 ans. Ses quinze ans de missions pour une organisation humanitaire, qui l’ont menée aux quatre coins du monde. Son ras-le-bol, il y a quelques semaines, et ce poste en intérim à Sarlat, tombé comme une aubaine. 

Il y a pas mal de zones d’ombre dans son récit. Elle n’évoque jamais ses parents, par exemple. 

Nous nous découvrons pas mal de points communs, au-delà de nos passions pour l’automobile et de nos passés de pilotes. 

Ma soirée est enchanteresse, et le charme de mon invitée est loin d’y être étranger. Je suis tout simplement conquis. Au-delà de son physique qui me trouble, j’aime la finesse de son esprit, tout comme son humour espiègle. C’est une très belle personne, dont je sais que je pourrais très facilement tomber amoureux. 

D’ailleurs, je pense qu’elle m’a déjà un peu entraîné sur cette pente dangereuse… 

Mais cette part de mystère et cette face un peu sombre que je sens ne sont-elles pas de trop grands risques pour moi, en ce moment ? 

Je chasse ces pensées et profite de la fin du dîner. Nous étirons la soirée au maximum, mais il n’y a bientôt plus que nous dans la salle. Il est temps de nous retirer.

Dehors, c’est un véritable déluge. Nous nous abritons sous le parapluie et courons vers la Porsche, esseulée sur le parking. 

Elle me guide dans les rues de Sarlat et me fait stationner en face d’une maison de ville. La maison de sa tante, me précise-t-elle. Dans l’habitacle, l’atmosphère se tend et le silence se répand. 

C’est le moment gênant de la soirée, où l’on ne sait pas comment prendre congé, surtout avec l’envie de prolongation qui me taraude. Je lui en fais la remarque et je la sens qui se fige. 

Je la vois saisir la poignée de la portière. Elle se tourne vers la vitre. Pendant que j’observe son reflet, je l’entends me dire : 

— Je ne suis pas celle que vous pensez. 

Quand vous le saurez, vous ne voudrez plus me voir ! 

Alors je préfère prendre les devants… 

Merci pour cette soirée, c’était fabuleux… 

Désolée… 

Un instant abasourdi, elle a déjà traversé la rue au moment où j’ouvre enfin ma porte pour la rattraper. Le temps d’atteindre le trottoir d’en face, la porte d’entrée, hélas, se referme déjà. 

Je suis complètement trempé, mais surtout, je ne comprends rien à cette fin de soirée… 

De retour chez moi, j’essaye de refaire le fil de nos échanges, pour voir les indices que j’ai loupés et qui pourraient expliquer cette fin abrupte. 

En récupérant mon téléphone, je m’aperçois que j’ai un WhatsApp de Romane : 

Encore désolée d’être partie comme une voleuse ! 

Mais c’est vraiment mieux comme ça ! 

Vous avez été parfait ! Bien au-delà, même… 

Mais je suis… très particulière. 

Et vous n’avez pas envie de découvrir cette facette de moi, je peux vous l’assurer. C’est mieux ainsi, croyez-moi. 

Romane 

— Fin de cet extrait —

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