Entretien avec Isaure Lepinel auteure De l’enfance à l’âge adulte – Ce qui se construit pour la vie

Entretien avec Isaure Lepinel auteure De l’enfance à l’âge adulte – Ce qui se construit pour la vie

Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?

C’était un mélange assez particulier de fierté, d’émotion et presque d’irréalité. Pendant longtemps, ce livre n’a été qu’un projet très personnel avec des idées, des réflexions, des expériences de terrain que j’essayais de mettre en mots. Le voir devenir un véritable objet puis le découvrir en librairie parmi d’autres ouvrages a vraiment marqué un passage.

J’ai aussi ressenti une forme de vulnérabilité. Écrire, c’est transmettre une pensée, mais publier, c’est accepter qu’elle ne nous appartienne plus complètement. Des personnes que je ne connais pas allaient lire mes mots, les interpréter, peut-être s’y reconnaître ou au contraire les questionner. Finalement, c’est aussi ce que je trouve beau dans l’expérience : une fois publié, le livre commence une vie qui ne dépend plus vraiment de son auteur.

Et surtout, j’ai ressenti beaucoup de fierté à l’idée de mettre en lumière les premières années de la vie et le travail de celles et ceux qui accompagnent quotidiennement les tout-petits. C’était l’une des intentions profondes de ce projet.

Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?

Les premiers retours m’ont beaucoup touchée, notamment parce qu’ils sont venus de profils très différents : des professionnels de la petite enfance, des parents, mais aussi et surtout simplement des adultes intéressés par ce qui se construit durant l’enfance.

Ce que j’ai particulièrement retenu, c’est que les lecteurs ont perçu l’accessibilité du livre, ce qui était essentiel pour moi. Je ne voulais pas écrire un ouvrage réservé aux spécialistes ni un manuel donnant des recettes éducatives. Je souhaitais partir de connaissances sur le développement de l’enfant, de mon expérience professionnelle et de situations très concrètes pour inviter chacun à réfléchir.

Les retours ont été très positifs et ce qui compte le plus pour moi, ce sont les personnes qui me disent avoir refermé le livre en regardant différemment un enfant, une situation professionnelle, ou parfois leur propre histoire. C’était précisément mon intention : ne pas donner toutes les réponses, mais provoquer un déplacement du regard.

Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?

J’ai appris qu’écrire un livre demande finalement deux mouvements assez opposés : aller très profondément dans sa pensée puis accepter de simplifier.

Mon métier m’a habituée à observer, analyser et questionner les pratiques. Mais écrire pour un public large m’a obligée à me demander constamment : comment transmettre cela sans jargon ? Comment rester rigoureuse tout en étant accessible ? Comment apporter des connaissances sans dire aux parents ou aux professionnels ce qu’ils « doivent » faire ?

Cette expérience m’a aussi appris à faire davantage confiance au lecteur. Tout n’a pas besoin d’être expliqué jusqu’au bout. Une phrase, une situation ou une question peut parfois ouvrir davantage de réflexion qu’une longue démonstration.

Enfin, l’édition m’a fait comprendre qu’un livre continue d’évoluer après son écriture. Il y a ce que l’on voulait transmettre, puis ce que chaque lecteur vient y chercher et y trouve. Cette rencontre-là est probablement l’un des enseignements les plus précieux de cette première publication.

Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?

Je pense que son originalité réside avant tout dans le lien qu’il cherche à créer entre la petite enfance et la vie adulte. Il ne s’agit pas uniquement d’expliquer le développement du jeune enfant mais de montrer que ce qui se construit très tôt — la sécurité intérieure, la curiosité, la créativité, l’empathie, la capacité à entrer en relation ou à faire face aux difficultés — ne s’arrête pas aux portes de l’enfance.

J’ai voulu faire dialoguer plusieurs dimensions que l’on sépare parfois : la psychologie, la pédagogie, l’expérience professionnelle et l’expérience humaine. Et surtout relier l’enfant à l’adulte, mais aussi l’adulte à l’enfant qu’il a lui-même été.

C’est aussi un livre issu du terrain. Derrière l’écriture, il y a des années passées auprès de très jeunes enfants et de professionnels qui les accompagnent sans relâche. Je voulais rendre visible tout ce qui se construit dans des moments qui peuvent paraître ordinaires : être porté, attendu, consolé, observé, accompagné dans une émotion, autorisé à explorer…

Et je crois que cette dimension a été comprise. Le fait que le livre puisse parler aussi bien à un professionnel qu’à un parent ou à un adulte qui souhaite simplement réfléchir à son propre parcours correspond exactement à ce que j’espérais. La présentation éditoriale elle-même situe d’ailleurs l’ouvrage à cette intersection entre petite enfance, compréhension de soi et accompagnement.

Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?

Je n’ai pas vraiment de rituel d’écrivain au sens classique du terme. Mon écriture part beaucoup de l’observation et du réel. Une situation vécue auprès d’un enfant, une phrase entendue, un comportement que l’on interprète trop rapidement ou une réflexion professionnelle peuvent devenir le point de départ d’un texte.

J’ai tendance à noter les idées lorsqu’elles arrivent, parfois de manière assez désordonnée, puis à revenir dessus pour chercher le fil qui les relie. Mon écriture fonctionne beaucoup comme cela ; je pars du concret, puis je prends de la hauteur.

Pour ce livre, j’ai aussi beaucoup cherché l’équilibre entre les apports théoriques et l’expérience de terrain. Je voulais que les notions abordées puissent être comprises sans formation particulière en psychologie ou en petite enfance.

Finalement, ma principale méthode consiste peut-être à toujours revenir à la même question : « Qu’est-ce que j’ai réellement envie que le lecteur comprenne ou regarde différemment après avoir lu ces pages ? » Cela m’aide à enlever ce qui est superflu et à rester fidèle au sens que je veux transmettre.

Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?

Oui, l’envie est là. Je pense néanmoins que j’aimerais que le prochain ouvrage soit différent. Plutôt que d’aborder plusieurs dimensions de l’enfance, j’aimerais probablement approfondir une thématique précise, toujours en faisant le lien entre connaissances, observations de terrain et situations du quotidien.

Plusieurs sujets me semblent aujourd’hui particulièrement riches. Je pourrais par exemple travailler sur les compétences invisibles du tout-petit ; tout ce qui se construit avant les acquisitions que les adultes repèrent facilement, avant les premiers mots, les premiers pas ou l’autonomie. Ce serait une manière de montrer que le développement ne se résume pas à ce que l’enfant « sait faire », mais aussi à tout ce qui se construit silencieusement dans la relation, l’observation, l’exploration et la sécurité affective. C’est d’ailleurs un sujet que j’ai déjà commencé à explorer dans mon travail professionnel. Une autre piste qui me tient beaucoup à cœur serait « Moins faire, plus être : accompagner le tout-petit autrement ». Un livre consacré à cette pression que nous pouvons ressentir, comme parents ou professionnels, à devoir sans cesse stimuler, proposer, occuper, apprendre quelque chose à l’enfant. J’aimerais questionner cette culture du « faire » pour redonner de la valeur à l’observation, au jeu libre, à la disponibilité de l’adulte, au temps et à la relation.

Je pourrais aussi imaginer un ouvrage consacré aux besoins invisibles derrière les comportements du jeune enfant : les pleurs, l’opposition, l’attente, les séparations, les transitions, le besoin des bras… avec cette même idée : essayer de comprendre ce qui se joue plutôt que de chercher immédiatement à faire disparaître le comportement.

Je ne sais pas encore laquelle de ces pistes deviendra un livre ni même si elle le deviendra un jour, mais je sais que j’aimerais conserver ce qui a guidé le premier : partir du terrain pour rendre compréhensible ce qui se joue intérieurement chez le tout-petit et, peut-être, permettre aux adultes de le regarder autrement.

Isaure Lepinel auteur du livre De l’enfance à l’âge adulte disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.