Entretien avec Jean-Philippe Lutin auteur de 6 rue Clerc
Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?
Je n’ai pas vraiment eu de sentiment particulier, à vrai dire. Cet écrit était une urgence vitale, il n’a jamais été question d’en faire un livre au départ. C’est avec le temps, et grâce au retour de mes proches et amis qui me disaient tous que c’était fort, que j’ai fini par les prendre au mot et proposer mon texte à un éditeur. D’ailleurs, aujourd’hui encore, j’ai du mal à dire le mot « livre » (même si force est de constater qu’il existe bel et bien). Beaucoup de gens me félicitent en disant « bravo, t’es allé au bout ». Mais pour moi, il n’y a pas de « bout », puisqu’il n’y avait aucune volonté de départ.
Tout ça part d’un type qui se réveille un matin avec l’envie de se « foutre sous un train » : pas pour régler des comptes, pas dans un nihilisme façon « chienne de vie », mais avec un sentiment d’ennui profond, celui de ne plus vouloir rajouter 10, 20, 30 ans d’ennui supplémentaire.
On ne peut pas être « allé au bout » de quelque chose qui n’a jamais eu de point de départ volontaire.
Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?
Les premiers retours ont été incroyables. Beaucoup de gens que j’avais perdus de vue sont revenus vers moi, bouleversés par ce qu’ils ont découvert (de moi, de ma vérité).
Et plus surprenant encore, de parfaits inconnus m’ont contacté pour me remercier, me dire que ce livre leur avait fait du bien.
Ça, je ne l’avais absolument pas anticipé. Quand on écrit dans l’urgence, pour soi, on ne pense jamais que ça puisse résonner chez quelqu’un d’autre. Découvrir que ces mots, qui étaient d’abord une nécessité personnelle, ont pu faire écho, ou même du bien à des gens que je ne connaissais pas, ça a été une vraie surprise.
Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?
C’était un monde totalement étranger pour moi. Je ne suis pas moi-même un grand lecteur, et j’étais persuadé, jusqu’alors, que je « ne savais pas écrire ». En réalité, je n’ai pas l’impression d’avoir fait un « travail d’écriture » : je me suis soigné, et c’est devenu un livre.
Écrire m’a permis de transformer mon histoire en une sorte de frise
chronologique, plutôt qu’un gros sac de souvenirs entassés les uns sur les autres (à 17 ans il s’est passé ça, à 24 ans ceci, à 32 ans cela…).
En mettant ces éléments de vie à plat, en les mettant en ligne, j’y ai trouvé une cohérence que je n’avais jamais vue : tout ce parcours ne pouvait mener nulle part ailleurs qu’à ce jour précis, qu’à ce matin où j’avais envie de tout arrêter. Écrire m’a permis de trouver du sens à ce qui n’était jusqu’alors qu’une succession d’événements.
Ce que j’en retiens, c’est que je me suis donné l’autorisation de faire, de sortir de la peau de « l’imposteur », et de continuer à « faire ».
Juste faire.
Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?
J’en sais rien…
L’originalité, c’est peut-être aux lecteurs de la nommer, pas à moi.
Ce dont je suis le plus fier, c’est d’être allé jusqu’au bout de quelque chose, et surtout de m’être raconté MA vérité, et pas LA vérité, la plus authentique possible, sans avoir de compte à régler avec qui que ce soit.
Le pardon comme seule arme.
Pour les autres et pour moi-même.
Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?
Le plus dur a été les vingt minutes de marche entre le cabinet de ma psy qui m’avait dit pour la 8653ᵉ fois (en cumulé avec ce que tout le monde me dit depuis 30 ans, on doit friser le million six cent mille…) cette fameuse phrase : « Vous devriez écrire ».
Une fois devant mon ordinateur, au pied du mur, les premiers mots sont sortis de nulle part, et pourtant, ils allaient tout fonder. À partir de là, c’est un robinet qui s’est ouvert, et j’ai écrit six heures d’affilée, sans m’arrêter.
Je n’avais pas vraiment de rituels. J’ai écrit dans l’ordre exact de ce que vous lirez, puisque de toute façon je n’ai jamais rien relu, jamais rien retouché : c’est le brut de brut qui a été publié. Seules les nombreuses fautes d’orthographe ont été corrigées.
Une fois commencé, je me devais d’aller au bout, sans contrainte de temps. Certains passages, plus durs que d’autres, demandaient soit une préparation mentale avant, soit une vraie décompression après.
Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?
Je suis en ce moment en pleine écriture d’un film puis d’un spectacle. J’ai aussi dans l’idée de « réécrire » ce livre, mais avec trois ans de plus, pour voir comment, aujourd’hui, je regarderais cette vie, comment je la raconterais aujourd’hui. J’ai passé 35 ans sur un bout de trottoir. Aujourd’hui, je suis peut-être passé de 14 à 25 ans…
…L’adulte, lui, attend encore que je le rattrape !
On verra où ça me mène. Le plus important pour moi aujourd’hui est de continuer à faire.
Jean-Philippe Lutin auteur du livre 6 rue Clerc disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.