Entretien avec Michel Bourhis-Massoni auteur de Archipels

Entretien avec Michel Bourhis-Massoni auteur de Archipels

Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?

Le premier sentiment a été assez étrange : à la fois de la joie et une forme de dépossession. Tant qu’un livre n’est pas publié, il appartient entièrement à celui qui l’écrit. On peut encore le reprendre, déplacer un texte, changer un mot, retravailler un rythme. Puis vient le moment où l’objet existe, avec sa couverture, ses pages, son poids dans la main. Il ne vous appartient déjà plus tout à fait.

Pour Archipels, cette impression a été particulièrement forte, parce que ce livre rassemble des paysages, des souvenirs, des départs, des retours, des îles réelles et d’autres, peut-être, davantage rêvées. Le voir paraître, c’était un peu regarder partir un navire que j’avais longtemps construit dans le secret.

Et puis il y avait une émotion plus intime : celle de voir certains paysages de Corse, et particulièrement de Balagne, entrer dans un livre et commencer leur propre voyage vers des lecteurs inconnus.

Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?

Ce qui m’a frappé dans les premiers retours, c’est que les lecteurs ont souvent parlé d’images, de sensations et d’atmosphères avant de parler des textes eux-mêmes. Ils m’ont dit qu’ils voyaient la mer, qu’ils ressentaient la chaleur, le vent, les odeurs du maquis, la lumière.

Certains ont été particulièrement sensibles aux textes consacrés à la Corse et à la Balagne. D’autres ont davantage retenu la dimension du voyage, de l’errance ou la mémoire de vies éclatées.

Cela m’a beaucoup intéressé, car je crois que la poésie ne doit pas seulement signifier : elle doit aussi faire voir, entendre, parfois presque sentir. Si un lecteur referme Archipels avec l’impression d’avoir traversé des paysages, entendu le vent ou respiré quelque chose du maquis et de la mer, alors le livre a accompli une part essentielle de ce que j’espérais.

Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?

La publication apprend d’abord qu’un texte n’est jamais tout à fait achevé : il est seulement abandonné à un moment donné. L’édition impose cette décision : maintenant, il faut cesser de corriger et laisser le texte vivre.

Ce n’était pas tout à fait une nouveauté pour moi, car j’avais déjà connu cette expérience avec un premier recueil, Les Routes du temps, paru il y a près de trente ans, puis avec un roman, Lorenzo de Luzzipeo, publié aux éditions Maïa il y a quelques années.

Toutefois, cette nouvelle publication m’a permis de regarder mon propre travail avec davantage de distance. Lorsqu’on rassemble des poèmes écrits à des moments différents, on découvre des correspondances que l’on n’avait pas nécessairement préméditées. Des images reviennent, des thèmes se répondent, certains mots deviennent presque des motifs musicaux.

Avec Archipels, j’ai mieux compris que j’écrivais moins des poèmes isolés que des ensembles, des constellations. Un texte en appelle un autre. Une île répond à une autre île. Un départ contient déjà la possibilité d’un retour.

C’est d’ailleurs ainsi que je poursuis aujourd’hui mon travail d’écriture, avec plusieurs projets quasiment aboutis. J’ignore encore si je les présenterai sous la forme de recueils séparés ou s’ils finiront par constituer un ensemble plus vaste et cohérent.

Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?

Je crois que l’originalité d’Archipels tient d’abord à son rapport au paysage et aux sens. Les îles n’y sont pas des décors. Elles sont des êtres de mémoire. La mer elle-même n’est pas seulement un espace géographique : elle sépare, relie, efface, restitue.

La Corse occupe évidemment une place particulière dans cette géographie intérieure, notamment la Balagne, avec sa lumière, son maquis, ses villages, ses rivages et cette présence presque charnelle de la terre.

Mais je ne voulais écrire ni un livre régionaliste ni un carnet de voyage. L’île m’intéresse aussi comme métaphore de la condition humaine. Nous sommes des archipels : faits de terres séparées, de souvenirs, de visages, d’amours, de lieux perdus, entre lesquels nous essayons de maintenir des passages.

La vie elle-même ressemble souvent à un puzzle — la mienne, en tout cas — et cela influe nécessairement sur mon écriture. Nous tentons de rapprocher des fragments, de retrouver des correspondances, peut-être de donner une unité à ce qui, au premier regard, paraît dispersé.

Il me semble que certains lecteurs ont précisément perçu cette double dimension : des lieux très concrets et, derrière eux, une géographie beaucoup plus intérieure.

 

Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?

Je n’ai pas véritablement de rituel. Je me méfie même un peu des méthodes trop établies en poésie. Très souvent, tout commence par une image, un mot, une sensation, parfois une phrase dont je ne sais pas encore ce qu’elle deviendra. Il m’est arrivé, au volant de ma voiture, de m’arrêter sur le bas-côté d’une route pour noter un vers ou une idée.

Tout peut commencer par une lumière sur la mer, une odeur d’immortelle, un ciel de Balagne, le bruit du vent, quelques notes de musique, un visage aperçu ou revenu de très loin dans la mémoire. Parfois même par le parfum d’une inconnue croisée dans une ruelle.

Ensuite vient un travail beaucoup plus conscient. J’accorde une grande importance au rythme. Un poème peut être juste dans son sens et maladroit dans sa musique. Je cherche donc la cadence, les respirations, les reprises, parfois les silences. Les silences sont importants, comme en musique : il est bon que certains instruments se taisent parfois pour que l’ensemble respire mieux.

J’écris volontiers par vagues, presque comme un forcené, la nuit, devant des tasses de café : une première poussée assez instinctive — l’inspiration, peut-être — puis un travail beaucoup plus lent de reprise et d’épuration.

J’adore jouer avec les mots, les sonorités, les allitérations, les rimes lorsque j’écris en vers. En prose poétique, j’aime les rythmes longs, les phrases qui avancent par grandes respirations. Mais il faut toujours essayer de conserver l’élan initial tout en retirant ce qui l’alourdit.

C’est peut-être cette tension entre spontanéité et travail qui caractérise le mieux ma manière d’écrire.

Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?

Oui, certainement. Archipels ne m’a pas donné le sentiment d’avoir achevé quelque chose, mais plutôt celui de poursuivre ma quête sur plusieurs chemins qui pourraient déboucher sur de nouveaux projets de publication.

Certains sont déjà écrits, d’autres mûrissent ou sont en cours de correction — étape à laquelle j’accorde beaucoup d’importance.

J’ai notamment dans mes tiroirs deux manuscrits de romans, dont l’un est pratiquement abouti. Son titre provisoire est Sortir de la guerre. Il raconte les destins éclatés d’une fratrie à la fin de la Grande Guerre.

Parallèlement, je poursuis mon exploration de la Méditerranée, des îles, de la mémoire et des origines, mais peut-être en allant plus loin encore vers une poésie du retour. La Corse y a naturellement sa place : non seulement comme territoire contemplé, mais comme terre originelle, terre de mémoire et de transmission.

La Bretagne sera elle aussi à l’honneur dans un recueil poétique qui devrait avoir pour titre La Gloire du Ponant — An Arvor.

La figure féminine prend également une importance croissante dans mon écriture. Elle peut être femme réelle, femme aimée, figure mythique, présence disparue ou attendue ; elle finit parfois par se confondre avec la terre, la mer, l’île elle-même. Et puis une série de portraits, parfois tendres, parfois drôles, verra peut-être le jour.

J’aimerais approfondir cette rencontre entre la femme, l’île et la mémoire. Comme si, après avoir parcouru les archipels, il fallait désormais chercher la terre vers laquelle tous ces voyages conduisaient.

Ce livre existe désormais. Il s’intitule Le Cantique des immortelles, et je viens d’y mettre le point final il y a quelques jours.

Michel Bourhis-Massoni auteur du livre Archipels disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.