Texte inédit de Jean-Christophe Cassel auteur de l’aube les ombres

 

Notes en marge d’un poème 

Silence 

Soudain je n’entends plus 

Qu’une aube sans murmure 

Un silence muet 

Plus vaste que l’absence 

Veut-il que je me taise 

Ou que je dise un mot 

En suis-je l’origine 

Ou la sourde victime 

Sur ta bouche mutique 

Personne ne peut lire 

Ce que tu voudrais dire 

Ce que tu voudras taire 

Mais c’est bien dans tes yeux 

Ouverts comme un grand ciel 

Qu’avec son alphabet 

Ton âme se déclare 

Et c’est aussi pour ça 

Qu’en ce petit matin 

Etonnement frisquet 

Je me tairai peut-être 

1er vers : 

Soudain’ introduit une rupture, l’idée d’une chose inattendue ; ‘je n’entends plus’ amène une  explication : subitement, il y a suspension du monde sonore, ou plutôt prise de conscience du fait que  le silence règne, peut-être dans l’idée qu’il puisse en aller de même dans l’univers du lecteur, dont  l’attention pourrait ainsi être captée comme préambule à la suite. Par conséquent, ‘Soudain’ installe  d’emblée une sorte de tension. Factuellement, le locuteur prend brutalement conscience du fait  qu’autour de lui tout est silencieux, comme s’il était devenu sourd. 

2ème vers : 

Aube’ renvoie à un recommencement, celui de la lumière ; ‘sans murmure’ accentue encore  l’impression de silence. Là, on oppose clairement deux modalités sensorielles, l’ouïe et la vue, la  première qui n’est plus sollicitée par des sons flagrants (puisque règne le silence), la seconde qui l’est  par la clarté lumineuse qui s’installe progressivement, l’aube arrivant toujours pas à pas. En l’absence  de son, c’est le silence qui devient littéralement visuel, comme s’il occasionnait une sorte de gêne  poussant un autre sens à s’accrocher à la chose la plus évidemment sensible. La lumière s’impose  comme un truisme dont la déclinaison sonore est l’absence de bruit. 

3ème vers : 

Muet’ rajoute à ce silence une intention explicative. Ce silence existe aussi parce que personne ne  parle, ce qui pourrait aussi camper dans l’instant une certaine forme de solitude. Il n’y a pas de raison  de parler lorsqu’on est seul. Mais rien dans le texte ne rend cette solitude tangible. On a passé un cran  supplémentaire : là où quelque chose se situant entre le silence et le murmure était encore possible,  domine désormais le mutisme.  

4ème vers : 

Plus vaste que l’absence’ apporte un élément explicite à la dimension solitaire de la situation, et cette  solitude n’est pas recherchée puisqu’elle existe du fait d’une absence ; du coup, on bascule dans un  espace intérieur dans lequel le silence se fait littéralement présence. Il n’est plus une caractéristique 

de l’ambiance matinale d’un jour qui débute sans bruit en trouvant peu à peu sa lumière, mais devient  objet de la scène ; il en est même devenu la caractéristique majeure, car désormais intégral. 

5ème vers : 

Le vers commence par ‘Veut-il’. Cette question va carrément jusqu’à personnifier le silence. Le silence est là et pourrait avoir une volonté, comme pour une personne. Peut-être est-il pesant au point qu’il  impose même au locuteur de ne pas parler, comme s’il ne souffrait pas qu’on l’importune. Le poète se  demande si c’est ce que le silence lui demande, comme si ce dernier cherchait à s’assurer qu’il ne le  dérangera pas. Le poète doit-il dès lors rester passif à la manière, par exemple, d’une statue dans un  jardin public ? Ne rien dire, tant le silence l’impressionne ? 

6ème vers : 

Peut-être ! Mais en même temps, il est pesant, ce silence, difficilement supportable, et la cause  pourrait en être la solitude à laquelle il confronte le locuteur. L’hypothèse est permise. Donc, la  situation est ambiguë car, même si elle porte une dimension solennelle, elle est en même temps présentée comme un fardeau, peut-être même pour le silence lui-même qui pourrait éventuellement  avoir envie d’être brisé (maintenant qu’il est personnifié, il peut aussi avoir une envie propre). Comme  tout le reste est silencieux, la rupture du silence ne peut passer que par la parole du poète. En creux,  on peut ressentir l’impasse : pourquoi le locuteur parlerait-il puisqu’il n’y a personne pour l’écouter,  en tout cas personne d’autre que le silence, et du coup, s’il parle, s’il dit un seul mot, de facto il n’y  aura plus de silence. Clairement, il résulte de cette situation dominée par l’hésitation (se taire, dire un  mot ?) une véritable tension émotionnelle. 

7ème et 8ème vers : 

Ces deux vers viennent en écho aux deux précédents. Ils enfoncent le clou ! Il y a, dans la démarche  introspective, dans la tension émotionnelle qui en résulte, un embarras, ou plutôt une hésitation, c’est  évident, mais entre quoi et quoi ? Entre responsabilité (briser ou conserver le silence est entre les  mains du poète) et vulnérabilité (c’est le silence qui en impose, en tous cas suffisamment pour que le  locuteur ne cède pas à sa propre fragilité ou à son envie de renouer avec le monde sonore). On sent  s’accroître la dissension dramatique ; en fait, s’il y avait un doute, elle est cette fois bel et bien installée. A l’extérieur pas un bruit ! Dedans, tous ceux du questionnement et de l’hésitation. 

9ème et 10ème vers : 

Cette tension ne trouvera pas de solution apportée par un tiers. Personne ne tranchera en livrant son  avis sur la situation (en fait, le lecteur pourrait le faire). Est-ce parce qu’il n’y a personne alentour ? Non ! On apprend que le poète n’est pas seul. L’adresse à la deuxième personne du singulier introduit  un tiers (réel, imaginaire ?), qui lui aussi est silencieux, ce qui est indiqué sans aucune ambiguïté par  ‘ta bouche mutique’. Comme le poète, l’autre se tait. Ils se taisent tous les deux. Soit que l’un et l’autre  sont littéralement muselés par le silence, d’où de ce fait ils ne sortiront pas, soit que l’un et l’autre ont  délibérément choisi de ne pas (se) parler. Peu importe la cause, car dans les deux cas, le silence se  prolongera, et avec lui la situation. 

11ème vers : 

Personne ne peut lire’ renvoie au fait que non seulement la bouche ne lâche rien puisqu’elle est  mutique, mais qu’en plus le visage pourrait bien ne trahir aucune émotion. En réalité, on pourrait  imaginer un mur entre le poète et son interlocuteur, une distance, notamment affective, voulue ou  subie, ou est-ce même déjà devenu un gouffre ? Mais peut-être aussi n’est-elle qu’apparente, cette  distance. Peut-être sont-ils l’un et l’autre vraiment ébahis par le spectacle de l’aube qui s’installe au  point de ne vouloir parler.Ou alors en sont-ils à se regarder en chiens de faïence ? La situation dépeinte  ne permet pas au lecteur de trancher. Le poète ne lui donne aucune clé. Que se passe-t-il ? Que s’est il passé ?

12ème et 13ème vers : 

Ces deux vers inscrivent la situation dans une dimension temporelle exprimée par un conditionnel  (‘voudrais’) associé au fait de l’éventualité d’une parole et aussitôt par un futur (‘voudras’) associé à  ce qui ne sera pas dit. ‘Dire’ est une éventualité en balance avec une certitude, ‘taire’, le possible l’est  donc avec l’impossible, le silencieux avec le potentiel sonore. Si quelque chose est dit par cet autre, le  silence n’est plus. Si la chose est tue, le silence perdure, et la situation tendue avec ; c’est comme pour  le locuteur. Mais même si rien n’est échangé, surtout dans cette tension, ce qui lie les deux  protagonistes de la situation pourrait être (ou avoir été) très intime. Cette hypothèse se confirme dans  la suite du poème. L’hésitation qu’on pensait propre au locuteur au début du poème existe aussi chez  l’autre, qui n’exprimera rien de ce qu’il a décidé de garder pour lui (ou elle ?), de museler en somme,  mais en même temps, il aurait des choses à livrer. Toutefois, il (elle ?) ne le fait pas et ne le fera pas. Qui est cet autre ? Une femme ? Un homme ? D’ailleurs qu’est le locuteur ? Aucune importance ici,  puisque rien n’en est dit. 

14ème vers : 

On revient à l’évocation d’une dimension explicitement visuelle par la survenue des yeux ; attention, pas du regard, mais des yeux. Et pas n’importe quels yeux. Alors que la bouche reste close, ne  prononçant pas le moindre mot, les yeux, eux,sont ouverts ‘comme un grand ciel’. Le regard est même  ouvert à l’infini (c’est précisément ce à quoi renvoie ‘grand ciel’). Dans un ciel, il n’y a pas de fin. D’où  vient ce qu’on perçoit ? Du plus proche (à savoir de ce que l’autre pourrait livrer) ? De très loin (de ce  que l’autre veut taire) ? Des deux ? Une nouvelle fois on trouve un contrepoint lumineux au silence,  comme c’est le cas au début du texte. Les yeux sont là, ouverts. Ils fonctionnent, voient, et même  expriment quelque chose malgré eux (voir ci-dessous), mais sans faire de bruit, donc sans perturber le  silence. Ils trahissent quelque chose que cet autre ne peut dissimuler, sans pour autant que sa bouche  ou son visage ne le fasse en livrant un indice explicite ou une mimique faciale (voie habituellement  choisie par l’émotion pour s’exprimer hors du champ lexical). 

15ème vers : 

C’est pourquoi ces yeux se voient affublés d’un alphabet propre (mais ne faudrait-il pas plutôt parler  d’un code singulier ?), un alphabet à la morphologie invisible, mais paradoxalement un alphabet  perceptible par celui qui regarde. On y accède par l’intuition, par la connaissance de l’autre (oui, il  existe ou il a existé quelque chose d’intime qui permet à l’un de comprendre le regard de l’autre !). Ce  qui est perçu n’est pas perceptible au sens où on perçoit un mot, une phrase, un propos. Ce qui est  perçu l’est au sens d’une émotion lisible pour l’autre (et on peut lire une émotion dans le plus parfait  des silences) parce que les yeux ne parviennent pas à dissimuler ce qu’ils racontent dans un masque  facial qu’on devine figé. La communication, sans rompre le silence, se joue à l’échelle des yeux ; c’est  même seulement là qu’elle est possible. 

16ème vers : 

Oui, c’est bien cela. Ce qui s’exprime par les yeux, c’est l’âme de l’autre. Et ce qui parle dans ces yeux,  qui ne veut pas se dire en mots, qui ne veut pas se prononcer, est cette chose qui sait traverser toutes  les barrières sans avoir à être verbalisée pour atteindre sa cible : l’émotion. On a maintenant la  certitude qu’il existe (ou qu’il a existé) quelque chose de profondément intime entre le locuteur et  l’autre. Même s’ils ne disent rien, l’un et l’autre savent se comprendre, savent, chacun, lire ce que  disent les yeux et donc l’âme de l’autre. Car on sent bien que si le poète peut lire dans les yeux de cet  autre, ce dernier en fait le plus probablement de même dans les yeux du poète. Ils possèdent l’un et  l’autre le même code et peuvent donc s’entendre dans le silence. La connivence est forcément  bidirectionnelle. 

Les quatre derniers vers : 

On est parti de la matérialité de l’aube incarnée par la lumière dans un monde silencieux et on revient  à l’aube, ou plutôt au ‘petit matin’ qui pourrait indiquer que la situation est désormais un peu plus 

avancée dans le temps. Et il se trouve que cette matérialité est désormais renforcée par le froid, qui  au premier degré renvoie à la température ambiante (nouvel élément sensible dans la scène), mais  pourrait, au plan symbolique, tout aussi bien évoquer un froid existant entre les deux protagonistes.  Dans les deux cas, on en prend conscience comme, au début du poème, on prend soudainement  conscience du silence. ‘Etonnement’ introduit d’ailleurs la surprise, comme si on reprenait pied dans  la réalité sensible un peu malgré soi. En tant que tel, le fait qu’il fasse frais le matin n’est pas inattendu,  et cela fait très certainement un moment que les deux protagonistes de la scène sont exposés à ce  froid. Mais dans cet avant-dernier vers, le froid est perçu soudainement, et on le ressent pour ce qu’il  est. Le fait qu’il soit ressenti avec un certain délai est une autre indication temporelle dans la scène,  dont le froid est nécessairement partie prenante depuis le début (depuis ‘Soudain’, premier mot du  poème), mais pas remarqué. Qui plus est, le retour à la réalité sensible, cette fois à une réalité qui au  visuel rajoute la dimension thermique, signifie bien que tout ce qui précède était comme suspendu. Et  c’est bien parce que le poète a conscience de cela qu’il ne brisera peut-être pas le silence, qu’il  continuera de se taire. Il est comme démuni par rapport à ce qui le tient à distance de l’autre, mais la  situation pourrait lui convenir, car il pourrait bien ne rien y changer. Que fera-t-il ? Le poème ne le dit  pas, et c’est volontaire. 

Conclusion 

C’est à dessein que le texte est épuré, pour faire passer l’idée d’une prose méditative, comme si une  voix intérieure se mettait à parler d’une situation potentiellement tendue. Cette voix intérieure n’est  pas pour autant détachée de la phénoménologie sensorielle de l’environnement, dans lequel le poète  n’est pas seul : on n’entend rien, certes, mais il y a la lumière (qui arrive avec l’aube) et, plus tard, il  fait frais ; l’autre est silencieux, comme le locuteur. 

Le poète a le sentiment qu’il peut rompre la glace à tout instant, le corolaire étant de rompre la grâce  du moment. Aussitôt, le silence cesserait. Mais le poète ne le fait pas. Il ne le fait pas car il sent que  c’est aussi le désir de l’autre, désir que le regard (seulement) de ce dernier ne peut s’empêcher de  livrer. Dans ce texte, le silence est protecteur, pesant, fragile mais aussi, paradoxalement, presque  menaçant. Chacun des protagonistes pourrait parler, mais aucun ne le fait. Pourquoi ? Parce qu’ici, le  vecteur de la communication, c’est la tension, le regard, l’émotion et l’intimité, actuelle ou passée, on  l’ignore.  

Les sentiments y apparaissent ambigus, le silence traverse la scène de part en part. Ce silence qu’on  peut associer à l’absence est devenu une présence à part entière. Il y a peut-être de la solitude, mais  c’est une solitude à deux. Peut-être aussi n’est-elle que la condition sine qua none d’une contemplation  pleinement investie par chacun. Pour que le regard puisse en arriver à trahir ce que veut l’âme,  autrement dit trahir cet autre qui se tait aussi, il faut une connivence, mais elle n’est pas annoncée  explicitement. Qui plus est, la situation est assez vague pour que cette connivence soit actuelle ou ait  pu exister dans le passé. 

Le lecteur du poème n’a donc pas d’autre choix que de projeter sa propre sensibilité dans  l’interprétation du poème, ce qu’il ne manquera probablement pas de faire. En effet, au moins deux  lectures peuvent s’envisager : le locuteur et l’autre se taisent devant la beauté sidérante du moment et avec laquelle ils sont en profonde communion, ou alors ils ne (se) parlent pas à cause d’une tension  dans leur relation, ce qui n’empêche pas la beauté de l’aube d’être pleinement intacte, il y a juste  qu’elle n’est pas perçue à sa juste valeur. Dans les deux cas, le silence est remarqué, comme la lumière  et la fraîcheur sont, elles aussi, perçues. 

Dans ce texte, dont l’écriture est volontairement modeste, quasi dépouillée, le silence n’est pas  absence ou manque, mais signification à part entière. En tant qu’acteur principal de la situation, il est  ce qui cherche à donner au propos une dimension poétique, car ce qui domine ici, c’est ce moment 

arrêté dans une admiration de l’aube si on se place dans l’hypothèse d’un couple qui regarde le soleil  se lever, ou dans une simple perception de l’aube si on retient l’hypothèse d’une relation tendue. Dans  la première, l’aube est intériorisée, dans la seconde, elle est juste un décor, un extérieur. Depuis le  regard du lecteur, impossible de faire la différence. Pour lui, la situation reste une ambiguïté. Mais  peut-être aussi que cette dramaturgie du silence fonctionnera comme un miroir dans lequel il se  découvrira. 

On pourrait retenir que le poème fait du silence une présence active qui met en balance  l’impossibilité de dire les choses par les mots et la capacité du regard à révéler ce que la bouche tait. Confrontés à cette révélation qui ne fait pas usage des mots, les deux acteurs (‘je’ et ‘tu’) choisissent  de garder le silence par respect de ce qui se dit malgré soi, et à tout moment sans la moindre parole. C’est une possibilité !

De l’aube les ombres