Entretien avec Marius Meffre auteur d’On n’est pas heureux quand on a dix-sept ans
Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?
Un sentiment de sincère fierté, oui, mais une fierté intime, presque silencieuse. Publier un roman à un âge encore si jeune, c’était pour moi une manière d’affirmer mon existence par l’écriture, de prendre une place que je n’étais pas certain d’avoir le droit d’occuper.
Je suis aussi très fier d’avoir pu partager cela avec mes proches, avec celles et ceux qui m’ont soutenu depuis toujours dans cette passion. Mais ce qui m’importe le plus, c’est l’idée que des petits garçons et des petites filles queer puissent se reconnaître dans mes mots, dans ceux du narrateur ou de Louise. J’espère que le livre peut être pour eux un espace de reconnaissance, un endroit où leurs émotions, leurs doutes, leurs désirs ne seraient ni minorés ni ridiculisés. Donner une voix à celles et ceux qu’on n’entend pas assez, rendre leur expérience visible et digne d’être racontée, c’est sans doute ce qui a le plus de sens pour moi et ça c’est qui m’a traversé quand mon roman est paru.
Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?
Les premiers retours ont été très différents les uns des autres, et c’est sans doute ce qui m’a le plus touché. Chaque lecteur est marqué à sa manière, chacun analyse le livre à partir de sa propre histoire, de ses blessures, de ses obsessions. Je trouve ça bouleversant. C’est aussi pour cela que j’écris : pour que le texte m’échappe, qu’il devienne autre chose entre les mains de ceux qui le lisent. J’ai adoré discuter avec eux, parler de théorie, de détails, de choix d’écriture, voir à quel point certains s’appropriaient des éléments auxquels je n’avais même pas pensé de cette façon.
Et puis il y a eu des retours plus intimes. Des personnes sont venues me parler du deuil qu’elles traversaient, me dire que le livre les avait accompagnées, qu’il les avait aidées à comprendre certaines choses, parfois même à grandir dans cette épreuve. C’est sans doute la plus belle chose qu’on m’ait dite. Quand un texte devient un soutien, un espace où l’on peut déposer sa douleur, alors il dépasse largement son auteur.
Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?
Ce que je retiens, d’abord, c’est à quel point l’édition est une expérience à la fois collective et très intime. L’écriture, je la vis dans la solitude, dans quelque chose de presque secret. L’édition, au contraire, oblige à faire entrer d’autres regards dans le texte : un éditeur, des lecteurs, parfois des désaccords, des questions très précises sur un mot, une phrase, une intention. Ça m’a appris à défendre mes choix, mais aussi à accepter que le texte puisse s’affiner, se déplacer légèrement.
J’en ai surtout tiré un enseignement sur la patience et l’exigence. Publier un livre, ce n’est pas simplement l’achever, c’est le retravailler, le relire autrement, comprendre qu’il va rencontrer un monde réel. Ça m’a rendu plus conscient de la responsabilité qu’implique le fait d’écrire, sans pour autant vouloir perdre la liberté, presque instinctive, qui me pousse à commencer un texte.
Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?
Je crois que l’originalité de mon livre tient à la manière dont il mêle le deuil, l’adolescence et l’identité queer sans jamais les traiter comme des « thèmes », mais comme des expériences vécues, traversées de l’intérieur. Je n’avais pas envie d’écrire un roman sur « être queer » ou « perdre quelqu’un », mais de montrer comment, à dix-sept ans, tout se mélange : le manque, le désir, la honte, la lumière aussi. Cette fragilité-là, je voulais qu’elle soit frontale, sans protection.
Mes premiers lecteurs l’ont ressenti, je crois. Certains m’ont parlé de cette dimension queer comme d’un espace dans lequel ils pouvaient enfin se reconnaître sans caricature, sans artifices. D’autres ont été marqués par la manière dont le deuil s’inscrit dans le quotidien, presque silencieusement. Ce qui m’a touché, c’est que chacun y a vu quelque chose de différent et que cette singularité, cette intimité très assumée, a été perçue comme une force plutôt que comme un risque.
Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?
Pour ce livre-là, j’ai commencé à écrire des morceaux, des poèmes, des mots épars peut-être dès 15 ou 16 ans, sans vraiment de lien entre eux. À 17 ans, j’ai commencé à tout rassembler, à réécrire, à donner une direction plus claire au texte.
Si je devais parler d’astuce ou de méthode, je dirais surtout : ne pas trop être organisé. Pour moi, ça aide à laisser la spontanéité s’exprimer, à écrire des choses moins réfléchies, plus instinctives, que je peux ensuite retravailler et affiner.
Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?
J’aimerais vraiment écrire un deuxième roman, mais cette fois davantage axé sur la politique et les grandes questions de société. Le monde change vite, les crises, les inégalités, les injustices nous affectent tous, et pour moi, c’est un devoir d’écrire là-dessus, de réfléchir à nos différences et à nos existences à travers ces enjeux. Après un premier roman très intime, j’ai envie d’explorer comment l’écriture peut devenir un moyen de témoigner, d’analyser et de questionner le monde qui nous entoure.
Marius Meffre auteur du livre On n’est pas heureux quand on a dix-sept ans disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.