Texte inédit de Bruno Priou auteur de Les mots sont si beaux… pour écrire ce que je voulais vous dire

Bruno Priou poursuit sa réflexion personnelle sur le rôle de l’écriture en général et de la poésie en particulier. En 1ère partie vous découvrirez trois textes écrits récemment qui seront publiés dans un prochain ouvrage.
En 2ème partie, vous trouverez un texte en prose écrit il y presque 50 ans intitulé «Le 5ème jour». Texte futuriste à l’époque, mais désormais tellement d’actualité !
Si vous souhaitez prolonger votre parcours dans l’univers littéraire et poétique de Bruno Priou, l’ouvrage « Les mots sont si beaux…pour écrire ce que je voulais vous dire » est disponible aux éditions Maïa.
La poésie est liberté …
Je vous propose d’écrire une autre histoire ensemble
Autour de nous le bruit de la ville et nos pas résonnent sur le pavé
Nous marchons seuls la tête baissée comme pressés de nous éloigner
Autour de nous cette foule anonyme nous entoure et nous ignore en silence Comme si notre présence sur ce trottoir n’avait pas d’existence
Serrés les uns contre les autres nous sommes si loin de nos présences
Qui sont ces hommes et ces femmes avec chacun leur histoire
C’est la solitude parmi la foule des villes et notre proximité est illusoire Et seuls nous conversons avec nous mêmes malgré les apparences
Nous marchons seuls les mains fermées comme pour se protéger
Et c’est le dos voûté que nous croisons les autres pour mieux les ignorer Alors je vous propose d’oublier le rythme de notre temps et de rêver
Je vous propose d’écrire dès maintenant une autre histoire ensemble
Je vous propose d’écrire une histoire qui nous rassemble
Cela serait une histoire où l’on prendrait le temps de s’arrêter longtemps Cela serait une histoire où l’on prendrait le temps d’écouter la vie des gens Je vous propose d’écrire une histoire où nous marcherions tête en l’air au gré du vent Nous marcherions bras grands ouverts pour mieux goûter l’instant
Cela serait une histoire qui nous rapprocherait les uns des autres tout simplement Assis sur ce banc on écouterait ce vieil homme nous parler d’un autre temps Nous guiderions dans la rue encombrée le bras de cet homme mal voyant Nous partagerions pour un moment de rêves les jeux de cet enfant
On écrirait dans un pas de danse sur les trottoirs des villes une autre histoire ensemble On dessinerait un monde où toutes les différences sont belles et nous rassemblent Et par nos simples gestes de tous les jours on ferait taire le bruit des bombes On effacerait avec toutes nos couleurs le décor noir de nos heures sombres
Une minute une seconde j’ai rêvé et j’ai oublié la solitude de notre marche en avant Mais tout autour de moi les bruits de la ville ont de nouveau brisé ce bref moment Et les pas saccadés de la foule ont repris leur chemin anonyme et solitaire Au coin de la rue l’espoir est là immobile et m’attend sous la lumière du réverbère Alors je cours vers lui à perdre haleine pour rattraper mon rêve éphémère Ce rêve où malgré les cris de haine et les affres de la guerre
On écrirait une autre histoire ensemble une histoire qui nous rassemble. Bruno Priou – Mars 2025
La poésie appartient à celui qui la lit
J’ai écrit ces lignes et elles se sont posées sur cette feuille de papier blanc. L’écriture de ces mots m’a transporté au delà de l’instant,
Et je me laisse guider par la musique de ce texte qui oublie le présent.
Mon esprit vagabond poursuit le chemin de mes pensées.
Devant cette page vierge je découvre les autres versants de l’existence, Et je m’éloigne au loin pour m’approcher de vos présences.
Pour parcourir un monde où toutes les choses imaginaires
Prennent les couleurs d’un paysage extraordinaire.
C’est le pouvoir magique du texte poétique
Qui transporte les faits et les gestes au-delà des apparences, Qui nous entraîne lentement à la recherche du sens.
La poésie est puissante elle appartient d’abord à celui qui l’écrit. La poésie appartient ensuite à celui qui la lit.
Elle n’a pas de raison et ne demande aucune explication,
Celui qui la reçoit peut y mettre ce qu’il veut de sa compréhension.
La poésie n’est pas contemplation elle est un geste d’action.
Elle vous accompagne et vous emmène avec elle pour franchir l’horizon. Par son pas de côté elle vous propose de déranger les certitudes sans façon Et de vous mettre en question car la poésie est transgression.
J’ai parcouru ces lignes écrites silencieusement
Et j’ai compris que le monde pouvait être lu différemment.
J’ai compris que les éclairages qui déplacent les ombres
Sont là aussi pour dévoiler les émotions oubliées dans les coins sombres.
La poésie est liberté elle appartient à celui qui la lit.
Elle permet de s’échapper de notre insurmontable réalité.
Alors devant mes yeux mes mots se sont envolés de ma page de cahier Pour voltiger et se poser là où votre vie l’aura décidé.
Bruno Priou – Mai 2025
On raconte simplement d’où l’on vient
On ne raconte rien
On raconte simplement d’où l’on vient
Et l’on cherche au fil de notre histoire notre chemin
On exprime tous les jours nos premiers mots d’enfant
Et l’on répète inlassablement les émotions de nos premiers moments Notre vie vient de loin elle est marquée par nos premiers instants On ne raconte rien et l’on transmet tout au long de notre temps
Le souvenir des premiers souffles comme un message évanescent
La douceur du matin lorsqu’un rayon de soleil effleure notre visage d’enfant Le geste de notre mère qui caresse notre joue pour partager l’instant L’intensité de nos regards croisés où se rencontrent nos sourires et nos tourments
On ne raconte rien
On raconte simplement d’où l’on vient
Et à travers nos faits et gestes on ne parle que de nous
On partage chaque jour ce qu’on nous a donné
La violence et l’amour comme les traces profondément ancrées
Et laissées là inscrites au plus profond de nos premières années
Les larme versées pour regretter les mots de trop et parfois la colère Les larmes versées pour regretter les silences suspendus et restés là en l’air Et les visages de tous ceux qu’on aime et qui sont là présents ou bien partis
On ne raconte rien
On répète à tous moments toutes les secondes de notre vie
Et nos paroles ou nos écrits ne sont qu’un seul et même récit
Celui qui est inscrit en nous et que tous les jours on transcrit
Les signes d’amour qui nous entourent et que l’on reproduit à l’infini Tous nos gestes et nos paroles qui ne sont que l’expression de nos premières émotions Qui doucement sont installées depuis toujours en nous pour la vie
On ne raconte rien
On raconte simplement d’où l’on vient
Et nos paroles d’adultes répètent inlassablement la même histoire Notre histoire, celle qui nous est confiée dès les premiers instants On ne raconte rien
On partage notre existence à tous les temps avec nos mots d’enfants. Bruno Priou – Juillet 2025
Nouvelle écrite en 1978 : à l’époque le micro ordinateur n’existait pas, les programmes informatiques étaient écrits par cartes perforées sur grosse machine, le téléphone portable n’existait pas, le TGV non plus et le 1er McDonalds français non plus… Dans la Bible Dieu créa notre monde au 5ème jour.
Le 5ème jour
Jour 1
Le réveil a sonné. Au dessus de ma tête, le sommier a grincé. Il fallait se lever. Il fallait pour toute une journée oublier tous ses rêves, effacer les couleurs.
Au moment opportun, le déclic magnétique de mon lit éjectable m’a annoncé, imperturbable, que seulement quelques minutes m’étaient réservées. Et je dors, toujours et encore, quand on m’envoie en l’air pour rebondir enfin dans la grande salle de bain. Pratique, cet air dépourvu d’apesanteur qui permet de bouger sans poser un pied. Toujours partisan du moindre effort ! Déjà avant …
Ma brosse à dents électrique fait vriller mon cerveau, pendant que mes dents blanchissent et blanchissent sous les rayons supra-nettoyants d’une petite lampe de la grosseur d’une tête d’épingle. Et cependant, je pense… tout du moins j’essaie … avant quoi ? …
Une bouche de vapeur aspire à temps voulu les impuretés de ma peau, les débris nucléaires. L’atmosphère en est saturé. Un robot mécanique m’apporte tout à la fois : combinaison d’amiante, chaussures de platine. Enfin le meilleur moment du matin, la pilule CO 32A. Rien de tel pour être en forme toute la journée. En forme ? Mais quelle forme ?
« Un objet dans lequel on pouvait se voir. Pour pouvoir se regarder soi-même en se mettant à la place de l’autre, quelque chose comme un reflet ».
***
Les mégawatts résonnent dans les rues. Déjà 8 heures du matin. Hâtivement je descend sur coussin d’air vers le sous-sol ombragé où mon compagnon de peine attend : un réacteur personnel, summum de ma liberté ! Sur les panneaux urbains, toutes les affiches sourient autour de moi. Et de leurs dents étincelantes, tous les visages réjouis me crient à tue-tête sur tous les airs connus et méconnus, que le bonheur est enfin sur terre.
Nous avons, depuis hier, trouvé le secret de l’éternité. Encore quelques problèmes à régler : stérilisation absolue de toutes les personnes pour éviter la surpopulation, meurtres en série par les gaz de tous les vieillards. Il ne faut pas gâcher le paysage ! On pourra supprimer les écoles, il n’y aura bientôt plus d’enfants. La retraite sera abolie, toutes les personnes étant bloquées à un âge moyen de 40 ans. Résultat formidable : la population active est égale à la population totale. Conséquence : Une moitié de la population travaille pour l’autre pendant 6 mois de l’année et réciproquement. Enfin notre grand ennemi, le temps va s’arrêter. Dans quelques années, les calendriers deviendront inutiles et l’histoire s’anéantira d’elle-même. Au feu l’état civil. Au feu les religions et les croyances débiles. Une vie dans l’au-delà. Impossible.
Tout commence et s’arrête ici-même. « L’idéal » deviendra un mot creux rayé du dictionnaire. Enfin bref, le paradis sur terre !
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Univers mécanique et téléguidé.
Je dépose brièvement mon réacteur sur le bord du boulevard et sur tapis roulant je m’incruste dans un boyau plastique. Dans un silence ouaté, une salle électronique m’arrive enfin aux pieds. Je prends place sur un siège. Devant moi, un écran individuel et un petit clavier sur lequel s’alignent des touches « sport », « armée , « société », etc. Machinalement j’appuie sur la touche « sciences ».
L’écran s’illumine alors même qu’une voix nasillarde débite toutes les nouvelles de ce domaine sur un rythme monotone et impersonnel. Dernier flash : l’inventeur d’éternité s’est suicidé. Nulle gravité, on l’aurait supprimé puisqu’il avait 50 ans. La mort naturelle est repoussée désormais aux confins de l’infini.
Sonnerie d’alarme. Il est temps de vaquer aux affaires quotidiennes. Tapis roulant en sens inverse…
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Jour 2
… Hier, mon créateur de vitamines s’est déréglé… J’ai eu très peur. J’avais beau tirer très fort sur les manettes de mon distributeur, rien ne tombait dans le tiroir d’évacuation. Pendant trois heures, le temps de la réparation, je me suis senti très faible. La pollution des organes par les déchets radioactifs est excessivement rapide…
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Soirée sans issue avant la maraude, la voie des limbes est arrivée. Mon atmosphère musical englobe tous les recoins de mon cerveau. Emprisonné dans une musique volcanique, j’oublie tout ou rien. Pareil au même ! Un seul regret, mon passé qui s’envole sans image, sans odeur. Depuis ma prime jeunesse, les appareils photos ont disparu de la circulation. Ajouté aux lavages de cerveau mensuels, la mémoire originelle n’a pas résisté. Seul l’enregistrement fonctionnel subsiste. Dans ma bulle acoustique, la musique synthétique m’enveloppe, un tempo automatique scandant le rythme régulier, 500 watts nécessaires pour pincer mon tympan devenu peu à peu sourd par les annonces publicitaires et les bangs supersoniques du dehors.
Allongé sur mon sofa d’hydrogène, je reçois les sons par toutes les fibres de mon corps. Le sol n’étant plus qu’une seule et unique enceinte. Le moment présent, la musique… Le moment présent, l’éternité…
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Déjà, ordre de la hiérarchie, le futur est effacé. Seule la conjugaison au présent est admise. Déjà, je peux dire que demain s’annonce difficile car je participe aux milices qui emmènent les vieillards de mon bloc-quartier dans les camps d’abolition… Il paraît qu’il y en a même qui ont
conservé des babioles de l’ère dite « civilisée ». Un camarade d’exploitation a découvert chez l’un d’eux, des lettres d’amour qu’il avait écrit à sa femme pendant la dernière guerre. Horrible, spécifiquement absurdes ces sentiments d’amour, de haine ou d’amitié. Il paraît même que toute leur intelligence était fondée sur les passions. Le monde était régi par des idées. Personnellement j’ai beaucoup plus confiance dans notre groupe robotique pour l’équilibre de la planète. Notre robot-chef de la planète-terre est après tout bien sympathique. A noter que l’intelligence n’est plus depuis bien longtemps un critère de différenciation. Devant les algorithmes, nous sommes tous égaux mais fonctionnellement différents.
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Maraude de la milice. Nous sommes partis du carré central et nous avons partagé les habitats à visiter. Un avion supersonique nous attend dans la nuit pour embarquer les êtres désignés. Aucune violence. La majorité se rend compte que le sacrifice est nécessaire aux biens de la cité. Maints lavages de cerveau les ont préparés à cette éventualité.
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Jour 3
J’ai ramené un objet insolite de mon excursion nocturne. Je ne sais pas quelles sont les raisons qui m’y ont poussé. Juste derrière la caméra d’observation qu’il y a dans toutes les maisons, j’ai découvert un cadre encerclant une matière inconnue. Bien que cela soit défendu, j’ai décidé de m’en emparer pour l’examiner pendant la demi-heure de solitude absolue qui nous est accordée chaque jour. Description : un cadre en bois constitué de baguettes, à l’intérieur du cadre une pierre très dure sans couleur. Lorsque je dirige le cadre vers le soleil, l’objet projette des reflets. Disposé en face de moi, je vois dans la pierre tous les objets qui m’entourent…
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Jour 4
Ce soir je me suis rendu à la réunion hebdomadaire obligatoire de socio-politologie. Assis dans des fauteuils où nous encastrons notre nuque nous écoutons pendant des heures, un robot éducateur qui débite ses bandes informatiques. Des électrodes appuyées sur nos tympans nous procurent au même moment le plaisir sexuel quotidien qui nous est nécessaire. Jusqu’à maintenant nous n’avons pu anéantir ces désirs, si bien que l’on a inventé des procédés pour les satisfaire sans ennuis et sans perte de temps majeur.
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Jour 5
… Une fois de plus, je suis face à ce cadre. Interrogation ? Je vois les objets qui m’entourent mais je ne me vois pas. Je ne comprends pas.
J’existe pourtant…
Bruno Priou – 1978
Les mots sont si beaux… pour écrire ce que je voulais vous dire est disponible sur notre site.