Texte inédit de Marc Champroux – Spin Off de Gloire et Déchéance

Feuilleton
« Gloire et Déchéance »
de Marc Champroux
Extrait n°1
Une vie qui a pour point de départ la date du 11 Septembre 1901. Entre « Un Notre Père » et un « Je Vous Salue Marie », qu’il répétait inlassablement, le petit Armand Grison pressait le pas de la Mère Gaudret, que mémé Marie-Louise lui avait ordonnée d’aller chercher. L’unique sage femme du village peinait à suivre le jeune enfant, et en poussant un soupir inné et intense, s’arrêta d’une façon radicale.
– Doucement gamin. Tu ne sais donc pas que j’ai mis dix fois plus d’enfants au monde que j’en aiderais à naître désormais.
– Mais ma petite sœur est prête à venir, il ne faut pas la faire attendre.
– Ben, neuf mois qu’elle est dans le ventre de ta mère, elle peut attendre dix minutes de plus. Et d’ailleurs, pourquoi parles-tu d’une petite sœur ? Tu ne peux pas être certain qu’une fille va naître aujourd’hui chez toi !
– Les tantes, les voisines, toutes affirment qu’un troisième garçon Grison est prêt à arriver car maman, comme elles disent, n’a pas le ventre très arrondi. Elle les croit tellement qu’elle a choisi de le prénommer Constant. Comme elle n’a pas pensé à un prénom de fille, elle me l’a laissé choisir. Et je suis sûr d’aller demain avec papa, devant Mr le maire déclarer la naissance de Lise. Vous allez voir mère Gaudret que j’ai raison.
Extrait n°2
Armand s’installa à la persienne du grenier qui donnait face à la maison d’habitation et essaya d’entrevoir au loin à travers les carreaux de la cuisine ce qui s’y passait. Il ne voyait rien, mais imaginait tout. Il percevait l’image de sa petite sœur, toute fraîche, de la grosseur d’un enfant de huit mois, déjà souriante dans les bras de sa mère. A chaque mouvement de son père, il croyait que la porte s’ouvrait et que mémé Marie-Louise lui tendait les bras pour lui donner sa petite fille. Armand se repassa ces scènes dans la cervelle durant six heures au bout desquelles il vit réellement la porte de la cuisine s’ouvrir. Henri y entra précipitamment en refermant semble t-il assez brusquement derrière lui. Ainsi n’était pas le scénario que notre petit bout de chou s’était plu à s’écrire à lui-même. Si le quart de la journée, durant lequel il s’était jouer la pièce dans sa tête, pièce dont il était à la fois l’auteur, le metteur en scène et l’unique spectateur, était passé sans qu’il se soit ennuyé un seul instant, chaque minute qui commençait à partir du moment où son père était entré à l’intérieur, lui parut une éternité. Les représentations théâtrales relatant la naissance de Lise sous les meilleurs auspices avaient cessé de se jouer dans l’esprit du petit garçon dans lequel s’écrivait désormais un scénario dramatique. Il lui sembla que si son papa était entré d’une manière si précipitée, la raison en était un déroulement malheureux. Cette hypothèse devint une certitude, lorsqu’il se rendit compte que la nuit avait presque finit de tomber. Jamais de sa courte vie, il n’avait vu, entendu, sentit et ressentit d’une façon si claire tout ce qui l’entourait. Lui, l’éternel rêveur, toujours la tête entre deux nuages, avait pour la première fois les pieds bien sur terre. Mais alors rien ne l’amusait à vivre dans le monde bien réel car son atmosphère s’avérait angoissant. Si tout s’était bien déroulé, papa ou mémé Marie-Louise l’auraient déjà appelé pour qu’il vienne faire connaissance avec sa petite sœur. Où peut-être ces histoires de femmes avec leurs ventre pas suffisamment rond se vérifiaient-elles et personne n’osait venir lui annoncer la naissance du frère non désiré. En tout cas, il s’était vite convaincu que quelle que soit la raison, il n’aurait jamais la chance de serrer un jour dans ses bras Lise.
Extrait n°3
– Je suis là mémé. Ne bouge pas, j’arrive! Si quelqu’un avait été présent, il eut l’impression que Armand descendait l’escalier de la grange d’un seul pas et il n’aurait pas eu le temps de le suivre traverser la cour tellement il courait vite pour rejoindre sa grand-mère. Arrivé près d’elle, afin de mieux faire face à l’annonce d’un petit frère, son visage se crispa. Celui-ci montra de la déception et de l’étonnement lorsque les premiers mots qu’énonça sa mémé ne furent pas ceux qu’il attendait :
– As-tu pensé à tirer les vaches ?
Comment pouvait-elle parler des vaches alors que lui, attendait depuis des heures qu’on lui annonce le déroulement de la naissance attendue?
– Misère! Nous aurions dû prévoir que tu n’y penserais point. Et personne n’a fait attention à la nuit qui tombait. Les pauvres mémères elles vont avoir les pets qui vont éclater si nous ne nous en occupons pas dès maintenant. J’espère du moins qu’elles ne sont pas restées au champ et qu’elles sont rentrées d’elles-mêmes à l’étable.
Alors que sa grand-mère partit d’un pas décidé réparer cet oubli, Armand resta figé sur place. Il tourna la tête vers la maison et se demandait bien ce qui s’était réellement passé dans cette cuisine dont il distinguait la lumière de la lampe à pétrole que l’on avait allumé. Comme les quelques papillons et les quelques moustiques qui renaissaient par cette journée de chaleur assommante et qui tournoyaient au bord des carreaux, il se sentait attiré par cette lueur jaunâtre et il espérait très fort que la porte s’ouvre afin de pouvoir pénétrer à l’intérieur. Mais il fut rappelé à l’ordre par sa grand-mère, qui tel aurait chassé les insectes d’un vif coup de torchon, cria soudain :
– Ben, alors Armand, vas tu venir ?!!!!
Malgré le ton intense et sec de la voix de Marie-Louise, son petit-fils n’engagea le pas vers elle que très lentement, tête baissée, ce qui lui fit prendre conscience qu’il était perturbé.
– Qu’as-tu mon garçon ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Lui demanda-t-elle sur un ton plus maternel.
Elle le distinguait mal, mais sentit que des larmes n’allaient pas tarder à couler sur ce petit visage et culpabilisa en comprenant soudain la raison de cette détresse.
– Oh ! Que suis-je bête !!! Pardonne-moi mon cœur !!! Par une telle journée, ma vieille tête est trop pleine et j’en ai oublié de t’annoncer que ta petite sœur que tu attendais tant est née.
Extrait n°4
“Si je n’avais point rencontré ma chérie d’amour, jamais je n’aurais acquis la ferme des « Chênes », mes enfants n’auraient point été ma Marcelline et mon Marcellin”, était en train de se murmurer Adrien à lui-même lorsque Armand frappa à sa porte :
– Ah enfin! J’ai eu peur d’être définitivement abandonné. Mémé n’est pas avec toi !?
Évidemment Armand n’avait pas écouté ce qu’avait dit son grand père et répondit presque en criant à la seule question qu’il voulait entendre et qui ne lui avait pas été posé :
– Oui, oui, ça y est, pépé, Lise est née !!!
Un moment déstabilisé par la fureur avec laquelle son petit-fils lui annonçait la naissance de sa sœur, Adrien revint à lui et se rendit compte que plongé dans l’univers de son auteur préféré depuis des heures, il en avait oublié la réalité. Bien sûr, sa femme l’avait laissé seul car Henri était venu la chercher sentant l’accouchement imminent.
– Une petite fille !? Oh, que suis-je heureux pour ma bichette. Va-t-elle bien ta mère ?
– Oui, oui pépé.
– Là est l’essentiel. Et ta sœur, est t’elle bien vive ?
– Oh oui ! Elle est heureuse de vivre. Elle sourit déjà.
– Ah bon ? Elle promet alors. D’habitude les naissants pleurent à ne plus pouvoir s’entendre. Et combien pèse t’elle ?
Le petit garçon ne s’attendait pas à une telle question. Comme à l’école, il fit semblant de chercher la réponse pour finalement :
– Euh…. Je sais mais…j’ai oublié.
Le grand-père reprit avec un sourire légèrement moqueur :
– Tu as oublié ? Une fois n’est pas coutume, toi qui te souviens toujours de tout. Et ta grand-mère, elle aussi tu l’as oubliée ? Tu ne l’as pas ramené avec toi ?
L’étourdi Armand commençait à se retourner pour aller chercher sa grand-mère, lorsqu’il réagit soudain.
– Non pépé. Elle m’a dit qu’il fallait que je te dise qu’elle restait près de maman pour cette nuit. Et moi je reste dormir ici pour veiller sur toi.
– Sache mon petit garçon que je suis assez grand pour me veiller moi-même répondit sévèrement l’aïeul.
Armand se justifia tout penaud :
– Mais c’est mémé qui m’a dit de venir ici.
– Bien sûr, ta grand-mère a bien peur qu’il m’arrive quelque chose. Et puis, elle ressent toujours le besoin de me surveiller. Des fois que son absence me fasse recourir comme un lièvre et que je fasse le tour des terriers m’en aller couvrir deux ou trois lapines. Je ne me fais pas d’illusion, jalouse elle le sera jusqu’à sa mort.. Mais elle peut être certaine que je ne l’aurais jamais trompé, même avec la femme aux meilleurs toilettes.
Extrait n°5
Sur les neuf heures, Henri appela Armand afin qu’il fasse un brin de toilette et qu’il change d’appareil vestimentaire avant de descendre au village. Le père et le fils laissèrent l’aïeul Adrien partir dans le verger inspecter les pommiers afin de deviner s’il y aurait bon cidre cette année. Avant de se rendre à la mairie, ils allèrent prendre Gustave Chartier le cantonnier- fossoyeur de la commune et ami fidèle de la famille Grison, ainsi que Mathieu Derouet, journalier qui venait quelquefois donner la main à la ferme. Ces garçons âgés tout deux d’une petite trentaine d’années, allaient servir de témoins de l’existence de Lise qu’ils n’avaient pourtant pas encore eu l’occasion de voir. Tout ce petit monde descendit de la carriole et attacha la jument à une boucle scellée au mur de la mairie dans laquelle il fit son entrée. Armand était fou de joie. Il avait l’impression de devenir homme responsable en allant déclarer à l’état civil la venue de Lise dont il se sentait en partie le créateur. Le premier magistrat de la commune, qui se nommait Jules Grison mais qui n’avait aucun lien de parenté avec Henri, les reçut dans l’unique pièce de cette hôtel de ville de campagne, où se trouvait un seul bureau derrière lequel était assis Mr Hardouin qui n’était autre que l’instituteur d’Armand. Les Grison, père et fils, ainsi que leurs deux accompagnateurs, signifièrent presque en cœur :
– Bonjour, Mr Le Maire, bonjour Maître.
– Bonjour Henri. Nous t’attendions Mr Hardouin et moi-même. Je ne te demande pas ce qui t’amène.
– La mère Gaudret a fini son travail de sage femme en racontant à tout le village le déroulement des opérations.
Le maire et l’instituteur approuvèrent la remarque d’Henri par un sourire.
– Alors pour la bonne forme, dis-nous toi-même s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille et comment la prénomme-tu………ou, enfin, comment le prénommes-tu. Armand s’avança et ne laissa pas le temps à son père de répondre en déclarant d’une façon énergique :
– C’est une fille et je la nomme Lise.
Extrait n°6
Un dîner qui fut plus arrosé encore que le repas du midi. L’ambiance était à la joie. La joie de savoir la paille rentrée au sec, la joie de savoir cette petite fille sortie entière du ventre de sa mère. Henri, qui ne buvait que pour célébrer les grands évènements, voulait encore plus mettre l’accent sur le deuxième, car contrairement au premier, il n’était pas répété chaque année. Il voulait faire participer sa progéniture à la fête et se tenant comme il le pouvait debout devant le berceau, il exerçait un mouvement avec ses deux lèvres qui lui permirent de prononcer maintes fois ce mot primordial de la langue française :
-brrr, brrr, brrr, qui autant de fois était accompagnés de jets de postillons. Gustave intervint soudain :
– Pou…sse toi de …..là. Ne va pas enivrer ma fi, ma fi-fi, ma filleul. Et se tenant un peu plus droit que son camarade parti se rasseoir, il tint un autre discours, il est vrai plus développé, à la petite fille :
-Gui, guili, guili, guili. Fais ri, risette à pa, à papa, à parain. Cette phrase si recherchée dans un esprit aussi frais, fit émettre à Mathieu le jeu de mot de la journée :
– Eh Gus, Gusta, Gustave, écou..te-moi, mais écoute-moi donc. Tu vas bientôt t’en rendre compte : c’est pas rein (rien) d’être parrain. Chacun rit ou sourit alors selon la dose d’alcool ingurgitée sauf Henri qui tenait désormais un autre discours, les deux joues posées sur les avant bras que la table retenait :
– RRRH!RRRH!RRRH! Ce qui engendra une réponse de son beau père qui ce soir s’était laissé couler autant de liquide dans son verre que les autres :
– Et un de moins à la boisson ! Comme pour le bou, le boulot, faut pas rivaliser avec le vieux. Il les couche tous les jeunes, s’extasia Adrien.
Gustave et Mathieu, par orgueil, levèrent la tête brusquement en forme de défi envers l’ancêtre de la pièce. Ils n’eurent pas le temps de répondre à cette avanie car Marie-Louise protesta en lançant un regard malicieux à son mari :
– J’en connais un qui va rester dans son lit demain. Et pas parce que son cul ne le portera pas mais parce que sa tête ne le dirigera pas et que son foie lui fera répéter inlassablement : « j’ai abusé, je jure que je ne recommencerai plus jamais…. »
– Oh, oh, ma chérie d’amour….Tu, tu seras encore couchée ici même, que j’au.., j’aurai déjà abattu une moitié de journée. Oh et puis, continua Adrien, on n’est pas là pour se faire engueuler. Venez les gars, je vais vous finir dans mon auberge de luxe.
Le vieil homme embrassa sa femme qui laissa partir son bonhomme avec ses deux acolytes. Les regardant s’éloigner, Armand, essaya de comprendre les paroles de la chanson qu’ils hurlaient tous trois dans la nuit que l’orage menaçait. Il lui sembla que son grand-père et ses jeunes copains parlaient une langue inconnue. Il rentra et alla rejoindre sa petite sœur. Elle dormait profondément. Il lui caressa tendrement la joue, sourit et pensa que elle, ne savait parler encore aucune langue. Mais, il était certain que quelque manière qu’il soit, et par n’importe quel dialecte, gestes ou regards, toujours, oh oui toujours, il comprendra et il saura ce qu’elle voudra lui dire.
Ainsi s’acheva le premier jour complet de la vie de Lise. Un premier jour qui fut, comme le sera le dernier, un jour bien arrosé. Le premier des 20558 jours que comptera cette vie.
Extrait n°7
L’enfance de la vie de Lise aurait fait rêver toutes les filles et les fils de n’importe quel roi de France. D’ailleurs la descendance du sommet de la noblesse a-t-elle eu le droit au bonheur dans les premières années de l’existence. L’ainé mâle de ces progénitures se faisait rappeler qu’avant l’heure il devait se montrer grand, digne, mûre, sans faille, ne devant laisser apparaître aucune faiblesse, aucune larme, aucune expression trop prononcée de sentiments, car à tout moment, de surcroît par la mort de son propre père, il devait s’apprêter à régner sur des millions de sujets, même sur leurs plus hauts dignitaires qui connaissaient le jeu du pouvoir depuis très longtemps, en maîtrisaient ses règles par leur plus grand vécu que le tout nouveau être suprême du royaume. Ses cadets devaient se plier aux mêmes contraintes mais avec la frustration de, sans doute, ne jamais exercer le pouvoir qui leur brûlait pourtant le bout des doigts. Quant aux jeunes filles issues de sang royal, le trône de leurs pays leur était interdit et le seul moyen de tenir un rôle actif à la direction du monde, était de consentir à se faire honorer par une tête couronnée d’une nation voisine et toujours cousine plus ou moins éloignée. Mais malgré cette plus que parfaite éducation, encadrée de la magnificence la plus extrême, il aurait toujours manqué à ces enfants de prestige, le trésor dont jouissait chaque jour la petite fille de ces paysans du village de Courgains : l’amour. L’amour de ses parents, l’amour de ses grands-parents, l’amour de son oncle, et surtout, surtout, l’amour de son grand frère.
Extrait n°8
Armand ne se satisfit pas de veiller sur sa sœur durant les quelques jours qui suivirent l’hypothermie dont il se savait responsable. A chaque instant qu’elle était en sa compagnie, il tenait un œil attentif sur sa petite protégée. Il faisait en sorte que ces moments soient les plus nombreux possible. En fin d’après-midi, à la classe terminée, il prenait à peine le temps de prendre une collation chez pépé et mémé dont la maison du bourg était situé en face de l’école. Le grand père n’était pas dupe et savait la raison de l’empressement de son petit fils, mais toujours, ironiquement, il le complimentait en lui disant au revoir :
– C’est bien ça mon petit gars. Tu hâtes le pas pour t’en aller donner le coup de main à ton papa. Bien, bien, continue. Je suis fier de toi !
Adrien savait que sa fille et son gendre ne laissaient jamais longtemps Armand tenir compagnie à sa sœur car le programme des corvées qui lui était destiné était établi à fréquence quotidienne et il ne pouvait y échapper. En grandissant, le fils Grison avait appris à effectuer vite et bien les tâches qui lui était confiées abandonnant l’habitude de les bâcler. Sa récompense était, une fois son travail terminé, d’avoir l’exclusivité de s’occuper de Lise. Il apprécia la première année de « sa vie active » qu’il débuta à l’âge de 12 ans en qualité d’aide de culture pour le compte de ses propres parents, car cette position lui permettait d’avoir son amour de sœur, encore trop petite pour être admise à l’école de la République, plus souvent près de lui. Désormais, il déjeunait à ses côtés car du temps de sa scolarité il prenait le repas du midi chez ses grands parents. Dès que la tâche qui lui était incombé le lui permettait il emmenait son aide de culture à lui. Le chef de chantier n’exigeait rien de sa petite apprentie sinon des bisous sur la joue au moins à chaque quart d’heure. La découverte du monde du travail pour Lise fut alors des plus agréables car elle était synonyme de bonne humeur avec de très grands fous rires. Tout en besognant, Armand se donnait souvent en spectacle. Comme lorsqu’il coupait à la faucille la tête des chardons. Désignant les indésirables plantes qu’il regardait de l’air le plus mauvais, il s’imaginait et faisait imaginer à sa sœur des scènes burlesques.
– Ah Guillois, te voilà. Tu as encore fait perdre une affaire à papa. Et bien tiens, je te coupe la tête satané Guillois.
D’autres sujets, pas aussi mauvais, il est vrai mais parfois trop envahissants subissait les assauts du justicier Armand Grison :
– Tiens Mr Le Curé, je vous somme de laisser notre mémé tranquille et de ne plus vous obstiner à essayer de la ramener dans votre droit chemin. Rassurez vous, je ne vais pas vous couper la tête, beaucoup trop de gens vous réclameraient au village et en plus l’évèque nommerait un remplaçant qui pourrait être moins gentil que vous. Que fait-on Lili, on lui coupe les bras ? Ah ben non, car il en a besoin pour faire le signe de croix. On lui coupe les jambes? Non plus, il en a besoin pour rebondir par terre lorsqu’il tire les cloches. Bon, je vous épargne. Mais attention, je répète : laissez notre mémé tranquille! Sinon…….
Plus loin, des ennemis beaucoup plus menaçants allaient périr sans pitié sous la lame d’acier:
– Pour vous, les prussiens, les boches comme vous nomme le maître, pas de pitié et pas de répit. Nous vous tuerons tous jusqu’au dernier et nous libèrerons notre Alsace et notre Lorraine dont vous martyrisez les habitants depuis 30 ans. Tu as arraché un œil à la petite strasbourgeoise qui regardait vers La France, son véritable pays : voilà ta punition, je t’arrache la tête. Tu as coupé les jambes du petit garçon de Mulhouse qui voulait rejoindre l’école de notre République : je t’arrache la tête. Tu as coupé la langue à l’épicier de Metz qui chantait la Marseillaise : je t’arrache la tête.
Ou, Armand en profitait pour régler des différents beaucoup plus personnels :
– Mais qui voyons nous là ? La tête basse, la mauvaise mine. Mais c’est André, notre frère. Que me dis- tu ? Ah oui, comme à l’habitude, tu es encore souffrant. En tout cas, tu tiens bonne santé pour arracher les cheveux de ta sœur dès que je suis occupé ailleurs. Pourtant, tu l’aimes à un tel point que tu veux partager avec elle tes maladies en crachant dans son bol de lait. Lili, que faisons-nous à cet André qui serait plus aise à faire partie de la famille des Guillois et qui s’amuserait comme un fou s’il était allemand. Mais j’ai trouvé : s’il possède le vice de ces truqueurs de comice et la cruauté des boches, il n’a pas assez de bons en lui pour devenir curé. André, tu n’auras jamais besoin de faire le signe de croix, je te coupe donc les bras. Et comme tu restes couché ou assis la plupart du temps, je t’ampute aussi les jambes. Devrais-je aussi t’ôter la langue dont tu ne te servirais plus pour dilapider tes mensonges qui nous valent parfois punitions.
Lise n’interrompait jamais ses éclats de rire qui encourageait dans sa performance l’acteur de cette représentation privée. Le saltimbanque terminait chacune de ses pièces en saisissant dans ses bras sa spectatrice exclusive pour l’embrasser et lui tenir recommandation :
– Surtout, petite demoiselle, ne répétez jamais à personne ni ce que vous avez vu, ni surtout ce que vous avez entendu. Papa et maman me rosseraient sévèrement d’être si impoli. Un secret, un secret de plus entre toi et moi ma petite Lili…..
Extrait n°9
Armand tenait en lui une des trois propriétés de la réussite sociale : le courage à laquelle doivent se greffer la réflexion et l’audace. Ce petit fils n’avait rien en commun avec son frère André qui semblait avoir du talent pour un corps de métier bien particulier : comédien et plus précisément tragédien.
– Il serait parfait, disait parfois Adrien à son épouse, pour jouer le malade imaginaire de Molière, et il serait tout aussi juste dans le rôle du misanthrope.
Les grands parents essayaient de ne pas porter trop d’attention à leur deuxième petit fils par peur de céder à la tentation d’intervenir dans son éducation car eux-mêmes n’aurait jamais accepté que qui que ce soit leur fasse recommandations vis-à-vis de leurs propres enfants.
– Le seul moyen, s’il en est encore temps, de ne pas en faire un tir au flanc de métier, poursuivait toujours Adrien, est de le faire avancer par un bon coup de pied au cul. Les remèdes du père Huet ne le guériront ni de sa paresse, ni de sa jalousie continuelle qu’il porte à Lise. A chaque fois que ses parents prêtent un peu d’attention à leur fille, il refait comme par hasard une rechute de je ne sais quelle maladie afin que l’intérêt se porte sur lui. Je te le mettrais en face d’enfants qui souffrent de réels maux parce que tout manque dans leur assiette. Eux du moins, ils ne sont pas jaloux de leurs sœurs qui n’ont rien de plus à se mettre dans le corps !
Extrait n°10
Tout comme Armand, les aïeuls n’étaient pas dupes des mesquineries secrètes qu’André destinait à sa cadette. Et tout comme Armand, Lise était un symbole de fierté pour ses grands parents chez qui elle venait prendre le petit déjeuner chaque matin avant de se rendre en classe. Préparer le chocolat au lait, déposer le beurre et la confiture sur les tartines destinées à sa petite fille était un plaisir pour la grand-mère. Mais le premier repas de la journée devint presque un souci après que quelques camarades de classe aient pris l’habitude d’investir la table de la cuisine pour que Lise puisse corriger les fautes de leurs devoirs à rendre, ou leur expliquer quelques points délicats avec sérénité et non pas en leur tirant les cheveux comme avait coutume de le faire Mr Hardouin. Marie-Louise s’était résolue à préparer un petit déjeuner plus en quantité et lorsque les élèves du cours particulier se servaient un bol de chocolat qui avait chauffé lentement sur la cuisinière, ils entendaient souvent Madame Maillard leur souffler sur un ton très doux mais dont ils saisissaient parfaitement le message ironique destinés à leurs entourages :
– Suis-je tranquille ! Lorsque je serai crevé, vous direz à vos enfants en passant devant ma tombe, que je préparais du très bon chocolat et que je n’étais pas aussi méchante que ne vous le disaient vos mères qui craindraient même que je sorte de terre pour les gifler.
Elle continuait en adressant un sourire à son mari signifiant une connivence entre les deux époux :
– Que personne ne craigne rien. Nul danger que je ressuscite par ce trou là.
Ce dernier propos anodin semblait nettement compréhensible pour les écolières, mais le sourire discret que retournait le prudent Adrien à son amour de toujours évoquait un projet secret du couple Maillard.
Extrait n°11
Avant que Lise l’embrasse avant de se rendre en classe, Marie-Louise recoiffait avec précision sa petite fille et observait les positions précises de chaque épingle à cheveux :
– Voilà ma princesse. Et je ne conseille pas à ce Hardouin de s’aviser à te décoiffer pour mieux t’expliquer les mathématiques. Mieux vaut pour ce maître tourmenteur qu’il sache que je n’ai que la route à traverser pour lui faire tomber ses propres poux.
Pourtant, l’aïeule n’avait pas à craindre la traditionnelle méthode pédagogique de Mr Hardouin car Lise en était exclue. Et non pour la raison par laquelle le maître d’école était au courant des représailles certaines s’il venait à porter la main sur la petite Grison, mais parce que Lise était l’élève la plus douée et la plus assidue qu’il n’avait jamais eue en presque 30 ans de carrière. Elle ingurgitait le savoir comme un homme, qui avait travaillé toute la matinée aux champs avalait la nourriture. Elle ne se comportait pas comme une simple consommatrice passive de l’instruction. Elle cherchait toujours à comprendre ce qu’expliquaient le maître et les livres. Elle posait toujours les questions adéquates. Mr Hardouin l’appelait souvent au tableau afin qu’elle explique à sa façon ce sur quoi ses camarades bloquaient. Lors de sa troisième année scolaire, il prit l’habitude de l’isoler des autres enfants afin qu’elle étudie un programme de niveau plus élevé. Plus tard, il avait même demandé la permission à ses parents de l’emmener une fois par semaine après la classe à la mairie où elle le secondait dans les tâches administratives qui lui permirent de découvrir le droit civil. En récompense Mr Hardouin avait obtenu du pourtant très avare Mr le maire, un pourboire de deux sous le mois. Elle n’avait nullement besoin de cet argent pour être incitée à tenir le rôle de secrétaire de mairie adjoint, car outre les connaissances qu’elle y acquérait, Mr Hardouin lui ouvrait les registres de l’état civil de la commune, même ceux datés de moins de cent ans, pourtant interdit à la lecture de quiconque. C’est dire le respect et la confiance que portait le maître d’école à son élève, lui qui n’avait jamais enfreint la moindre loi et qui respectait à la lettre les règles de la république. Lise prenait lecture avec émotion des évènements qui concernaient les membres de sa famille. Sa propre naissance, celle d’André, celles de ses sœurs aînées presque aussitôt notifiées dans les registres des décès, celle de son grand frère adoré Armand, le mariage de ses parents, la naissance de tonton Marcellin dont l’inscription n’était pas très éloignée de celle de maman et enfin le mariage de mémé et de pépé. Elle se demandait si le scripteur en déposant sur le cahier les lignes de la déclaration de cette union, avait eu conscience qu’il était le témoin du printemps d’une intense et éternelle histoire d’amour, sans doute de la plus belle qu’ait connu Courgains et ses alentours, qui allait s’enrichir tout au long des années et allait faire la fortune sentimentale et matérielle de ses deux protagonistes. Lise souriait lorsqu’elle lisait le lieu de naissance de mémé car il lui avait été maintes fois racontés que sa grand-mère s’était offusquée que les personnes qui officiaient la cérémonie ne sachent pas à quel endroit se trouvait Honfleur et qu’ils allèrent même jusqu’à douter de l’existence de cette localité. Honfleur, pourtant bien inscrite sur la carte de France et qui avait vu naître en novembre 1843, cet être au caractère, à la volonté et à la beauté exceptionnelle qu’était Marie-Louise.
Extrait n°12
Adrien remarqua de suite que la tête de Pierre Guillois signifiait un désintéressement profond à ce salut, voire que celui-ci dérangeait le jeune marchand de bête qui devait se trouver en pleine négociation. Aussi, décida-t-il de ne point s’arrêter à la table de celui qui dans de telles circonstances, ne s’intéresserait pas plus à lui qu’il ne s’était préoccupé de Robert. Néanmoins en passant, il lui vint la curiosité de savoir qui allait bientôt regretter de s’être arrêté faire commerce en ces lieux. Adrien stoppa alors net sa progression vers le comptoir. Il resta immobile, comme collé devant la table des fiers personnages. La lumière qu’il avait face à ses yeux l’éblouissait de trop pour pouvoir aller plus loin. Cette lumière aux cheveux longs défaits sur lesquels n’était disposée aucune coiffe, au visage ferme et sérieux avec comme point culminant ce regard qui semblait signifier aux deux puissants négociants qu’il avait en face de lui :
« Causez toujours, vous ne m’aurez pas »
Combien de temps notre jeune (déjà) amoureux resta-t-il figé sans que ne le remarque Marie-Louise, qui avait appris à ne regarder que face à elle ? Combien de fois répéta-t-il en lui-même ? :
« Quelle beauté ! Une telle femme, je l’épouse de suite. Je lui fais deux enfants. D’abord une fille, ensuite un garçon »
Mais Robert perdait patience et décida de venir le soutirer de sa réaliste rêverie. Adrien hésita à suivre son ami. La plus belle des reines imaginée semblait bien fade à coté de cette vénusté. Il céda aux supplices de Robert tout en ayant l’impression de souffler sur une flamme qu’il ne retrouvera jamais.
Extrait n°13
Il ne fallut pourtant pas plus d’une semaine pour que Adrien puisse adresser la parole à sa future femme. Pierre Guillois, qui ne lâchait jamais une affaire qu’il sentait fructueuse, était allé jusqu’au château de Louvigny prendre Marie-Louise. Il pensait qu’il finirait par récolter les fruits de sa patience et que le verre qu’il lui offrirait au café des Mées était une étape nécessaire dans le parcours de sa séduction. Mais la jeune fille ne se préoccupait guère du charmeur. Elle préférait converser avec Adrien et Robert à qui elle ne refusait jamais un verre. Semblait-il piteux le pauvre Pierre à traîner des pieds sous la table à laquelle il s’était assis. Il inspira même une sincère miséricorde lorsqu’il se vit refuser le droit de raccompagner la belle qui préférait rester dans l’ambiance et rentrer plus tard en s’appuyant sur ses chaussures. Le visage d’Adrien ne fut pas loin d’être aussi blême que celui de Guillois précédemment, lorsque la jeune femme signifia qu’elle n’avait pas peur de s’engager seule dans cette nuit noire. Il reflétait tout simplement le tourment que l’innocente tombe entre les pattes d’Alfred, le fou du village qui, depuis des années à la question de savoir ce qu’il attendait en permanence près du pont, répondait :
– Fi fille. Vont venir les fi-filles sur le pont. Alfred sera là quand vont venir les fi-filles.
Marie-Louise qui venait de courir l’épreuve olympique du 100 mètres plus vite que ne le fera jamais aucun athlète, réalisa, lorsqu’elle fut certaine d’avoir échappé à Alfred, qu’Adrien avait été sincère. Elle avait pensé qu’il était plein de mauvaises attentions. Elle se serait vu contrainte de le repousser tout comme elle avait refroidi une semaine auparavant les ardeurs de Marin Perdereau qui, au retour de St Rémy Du Plain avait tenté une approche un peu trop rapprochée. Aujourd’hui l’insignifiant garçon ne s’était pas montré car sa joue devait encore porter la marque de la forte gifle qu’il avait reçue. Elle était désormais convaincue que son futur mari avait vraiment craint pour sa sécurité. Pour sûr ce garçon n’avait pas le bagout des autres.
Extrait n°14
La foire de René battait son plein. A la buvette installée en plein air, Adrien et Robert se voyaient offrir le coup par Guillois qui fêtait avec son cousin un commerce fructueux. Marie-Louise débarqua avec furie et apostropha violemment le gars de Rouessé Fontaine.
– Toi, tu vas démentir de suite les mensonges que tu as colportés sur mon compte.
En être qui se croyait dominant, Marin Perdereau ne répondit rien à l’interpellation de la jeune fille à qui il exprima une fin de non recevoir en se retournant tranquillement vers le comptoir. Mal lui en a prit. Marie-Louise lui saisit le poignet droit qu’elle amena derrière son dos et avec la main qu’elle avait encore de libre, lui serra le cou de toutes ses forces. Elle obligea le piètre garçon à être exposé à toute l’assemblée en très mauvaise posture. Guillois entreprit de s’avancer pour délivrer son cher cousin mais il sentit quelqu’un lui serrer l’épaule. Lorsqu’il se retourna il vit Adrien, sous un regard sec, agiter la tête de droite à gauche et de gauche à droite pour lui conseiller fermement de rester là où il était. Cette mise en demeure de l’ouvrier à son patron de la semaine fut confirmée de manière plus joviale par le toujours souriant Robert :
– Laisse donc. Ton cousin est assez grand pour se débrouiller tout seul, lui qui se vante toujours qu’il n’a peur de rien ni de personne.
A cet instant le pauvre Perdereau se voyait offrir l’occasion d’être mis en avant, mais d’une façon bien misérable. La centaine de personnes dont il était bien connu regardait le pauvre type qui avait été mis à genoux, souffrir et crier sa douleur entre les mains de Marie-Louise qui hurlait haut et fort pour que tout le monde entende :
– Je veux que tu continues de beugler mais pour avouer à tous que je n’ai jamais couché avec toi. Allez vas-y où je te casse le bras !
Les capacités de rélexion de Marin étaient obstruées mais son instinct de survie lui fit lâcher :
– Non, non, faux, c’est faux, je n’ai jamais couché avec toi. J’ai menti juste pour rigoler. S’il te plait, laisse moi.
Avant de mettre fin au supplice, la domestique du château de Louvigny retourna le visage du riche négociant vers le sien pour lui signifier par le regard qu’elle n’hésiterait pas à le tuer si de tels propos revenaient à ses oreilles. Monsieur Perdereau, qui n’en était plus un, disparu sous la risée du public qui tenait là, matière à conversation pour le reste de la journée voir de l’année.
La jeune femme allait s’en retourner avec le même allant qu’elle n’était arrivée lorsqu’elle entendit :
– Te voilà bien malpolie aujourd’hui Marie-Louise. Tu ne nous souhaites même pas le bonjour?
Cette dernière se retourna. Elle passa d’un regard meurtrier à un tout à fait ordinaire en s’avançant pour aller embrasser Adrien. Durant cet instant, elle put entendre l’agréable répartie de Robert :
– Oui, pourquoi nous ignores-tu? Nous, on a rien dit. Et puis même que je peux assurer à toute la foule que nous ne t’avons rien fait. D’ailleurs, pour être franc c’est ça qui m’embête le plus. Allez, ma fille, oublie les bêtises de ce chef de troupeau et viens donc boire une potée avec nous.
Marie-Louise accepta l’invitation du joyeux garçon. Elle se tint accoudée au comptoir de fortune, immobile, le regard portant loin et nulle part. Son futur mari était, sans qu’elle s’en rende compte, en train de l’admirer. Il revit sur le plus beau des visages, porté par le plus beau des corps, la lumière qui l’avait ébloui à St Rémy Du Plain. Il pensa en lui-même :
«Tu n’as cédé ni à Perdereau, ni à Guillois, donc tu ne cèderas à personne. Si tu t’abandonnes à un homme, je devrais être celui-là. Quelle paraît haute la montagne pour atteindre le point culminant de ton cœur. Mais je me sens la force d’y accéder pour le prendre ».
Extrait n°15
Dans les premiers temps de leur mariage, les deux chéris d’amour logeaient dans une bâtisse du château de Louvigny au sein duquel Marie-Louise avait fait engager Adrien à l’année. Avoir un emploi stable qu’il aimait exercer, être reconnu par le juste Mr De Ballancourt était une avancée sociale non négligeable pour celui qui s’était résigné à mourir journalier. Le confort d’un toit qui ne prenait pas l’eau, celui de pouvoir aller embrasser sa jeune épouse plusieurs fois dans la matinée etl’après midi, la sécurité d’appointements réguliers satisfaisaient presque Adrien. Il ressentait tout de même toujours un point au cœur lorsqu’il faisait l’inventaire d’une récolte et il ne pouvait s’empêcher de murmurer :
– Si seulement tous ces grains pouvaient remplir ma propre bourse !
De son côté, lorsque Marie-Louise se retrouvait face à ses fourneaux et goûtait la délicieuse sauce qu’elle venait de créer, elle pensait souvent aux continuels éloges de Mr De Ballancourt :
– Quelle tristesse que nous soyons les seuls à jouir de tes délices. Si Napoléon le Petit, ce soit disant empereur, goûtait ta cuisine, il me ferait l’infamie de s’inviter et de ne plus quitter ma table. J’ai parfois mauvaise conscience de te garder ici, toi qui pourrais faire augmenter le prix des cartes du plus grand restaurant de Paris.
Alors la servante repensait au talentueux cuisinier Sarde de La Côte De Grâce :
– Alessandro, tu m’as donné de l’or dans les mains et pourtant je n’ai toujours pas grand sou dans ma poche.
Un après-midi, Marie-Louise servait des rafraîchissements à Mme Du Ronsard qui venait d’arriver lorsque celle-ci indiqua :
– Mon frère, vous penserez à englober dans la vente de votre propriété, la ferme des « Chênes » que je possède sur la commune de Courgains. Elle ne me rapporte rien depuis que j’ai eu l’imprudence d’y laisser s’y installer cette maléfique et puissante sorcière que tout le monde craint plus que nos parents ne redoutaient le comité de salut public. Sept années que je n’en obtiens aucune rente. Je n’ose pas la faire déguerpir car elle a le soutien de tous, riches ou pauvres à qui elle prédit un jugement dernier immédiat s’ils agissent contre elle. Mon acquéreur en fera son affaire. Je ne veux personnellement plus m’en soucier.
– Croyais-je ma sœur que personne aisée ne vous avait fait proposition pour ce qui est pour vous anicroche.
– Me parlez-vous de Pierre Guillolis, ce jeune marchand de bête de Marolles? Pensez-vous ?! A peine n’exigerait-il pas sou de ma part à la signature de l’acte notarié ! Néanmoins je dois reconnaître que son effrontée assurance fera abaisser à ses pieds plus d’un pont-levis.
Souriante, car elle plaisantait, Marie-Louise se mêla de la conversation :
– Moi, je n’ai pas peur des sorcières. Consentiriez-vous à me vendre votre ferme ?
– Sur le champs ma bonne fille. A toi, ma langue, qui garde constamment sur elle le goût de ta raffinée cuisine, ne t’annoncerait pas un prix de vente de plus de dix mille francs pour deux corps de ferme et les dix hectares de terres qui vont avec.
Marie- Louise ne réalisa pas sur le vif la bonne affaire car elle parlait trop peu d’argent avec ses amis animaux pour en connaître la réelle valeur. Le soir même elle relata cette conversation presque anodine à son mari.
Extrait n°16
– Quoi ? 10 000 francs pour la ferme des chênes! Pauvre de moi! Si j’avais l’argent, je signerais de suite un engagement!
– Et bien suis moi. Nous allons annoncer à Mme Du Ronsard que nous sommes ses acquéreurs.
– Oui, et avec quel fonds comptes-tu payer la brave comtesse? Je doute qu’une telle somme soit issimulée dans tes bas.
– Lorsque Mr De Ballancourt a besoin de liquidité, il fait venir son banquier. Rencontrons ce beau monsieur qui n’ose jamais rien contester lorsque je m’approche de lui.
– Tu fais peut-être tourné la tête de l’homme mais certainement pas celle du financier. Il prête à notre patron car celui-çi a dix fois plus en réserve de ce quoi il s’endette.
– Mon chéri d’amour, tu divagues. Pourquoi notre maître emprunterait-il ce qu’il possède déjà?
– Comme je n’ai jamais eu plus de sou dans ma poche que ceux qui me permettent de me vêtir et que ceux que je donne à la taverne le dimanche, je ne suis pas en mesure de répondre à ta logique question. Mais sache que les banques ont pour règle d’or : « ne prêter qu’aux riches»
.- Décidemment, le monde des hommes m’échappe. Enfin si tu dis qu’il s’agit là d’une bonne affaire, je ne vais pas lâcher le morceau. Crois-moi, tu cultiveras bientôt ta propre terre !
Extrait n°17
Durant huit jours, Marie-Louise, à qui son chéri d’amour avait entrepris d’enseigner le savoir des lettres, s’était appliquée à parfaire sa signature. Son enthousiasme fut contrarié lorsque le notaire commença à signifier l’acte qu’il avait rédigé. Elle brisa brutalement l’élan de l’officier public après lecture des trois premières lignes :
– Ai-je bien entendu que mon mari autorise ma présence dans votre bureau ? Sachez cher maître que je suis libre de mes faits et gestes et que je ne suis pas l’égal de votre porte plume! Aussi, je vous serais reconnaissante de rayer ce mot qui place la femme en position d’infériorité.
Bizarrement, le notaire ne s’étonna pas de cette apostrophe inattendue. Il sourit légèrement et reprit là où il en était resté avant d’être une nouvelle fois interrompu :
– Je suis très sérieuse ! Je ne signerais pas vos bêtises d’un autre temps !
– Madame, je ne fais que respecter la loi du code civil. Et j’ai le regret de blesser votre amour propre en vous indiquant que seule la signature de votre mari, à qui vous appartenez corps et âme au vu de la société, est recevable.
La fougueuse future propriétaire se leva, sans aucun doute pour éparpiller en mille morceaux le misogyne document. Mais elle se rassit sous les douces pressions d’Adrien et de Mr De Ballancourt qui lui firent comprendre qu’elle ne devait pas s’offusquer aujourd’hui de cette différence de traitement. Elle fut totalement convaincue de supporter ce qui lui paraissait intolérable par Mme Du Ronsard :
– Du calme ma fille. Depuis la nuit des temps, le coq se croit supérieur, mais il oublie vite que la poule peut pondre sans son intervention les œufs qui feront le revenu de la ferme. Et que dire du taureau qui se trouve si beau, si fort, mais qui est assez naïf pour croire que le don de ses faveurs honore sesfemelles alors qu’il est juste un outil de reproduction. Laisse donc les hommes dans leur extase naturelle. Durant ce temps leurs maîtresses décident et dirigent discrètement mais sûrement.
Lorsque le notaire regarda par sa fenêtre s’en aller tout ce petit monde, il murmura à soi-même :
– J’ai la nette impression que cette ferme des « chênes » va très vite prospérer.
Extrait n°18
Marie- Louise et Adrien pouvaient désormais dormir chez eux. Néanmoins pour prendre totale possession de leur bien, il fallut encore attendre trois jours pour que Guillois vienne chercher les bêtes qu’il faisait paître depuis des années sur les terres des « Chênes ». Évidemment ce cher Pierre ne prit pas la chose du meilleur côté et il le fit savoir à Adrien :
– Je déteste que l’on me soulève une affaire que j’ai amenée. Deux fois déjà que tu me dérobes ce qui devrait m’appartenir !
– Je ne t’ai rien volé. Tu as eu la possibilité d’acheter « Les Chênes», mais tu as voulu faire trop fort : Mme Du Ronsard n’a pas apprécié que tu essaies de t’accaparer le beurre et l’argent du beurre. Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. Enfin, peux-tu être plus clair et m’expliquer pour quel autre marché ma présence t’a-t-elle causé du tort ?
– Es-tu persifleur, toi que j’aurais du faire rosser plus d’une fois lorsque je t’avais à ma botte. N’est-ce pas moi qui ai conduit au café des Mées celle que tu trouves tous les matins dans ton lit? Elle me revenait de droit! Sur ce coup là, j’ai été bien trop naïf. Mais qui aurait cru qu’un crève misère de ton espèce puisse venir marcher sur mes plate-bandes!
– Tu enrages car tu ne pourras jamais présenter Marie-Louise comme la plus belle pièce de ton tableau de chasse. Tu ne m’atteins pas en crachant sur ma personne comme l’a fait durant des années celui qui était trop cocu pour être ton père. Mais là Guillois tu vas trop loin. Ma femme n’est pas une affaire ! Elle est un être qui m’est égal et qui t’est bien trop supérieur pour se retrouver couchée sous toi ! Je te somme de déguerpir de mes terres avant que tu ne finisses dans la mare la plus proche !
– Joue les grands pendant que tu en as la possibilité. Ces champs seront bientôt les miens! Personne n’acceptera de commercer avec toi ! Je vais te pourrir ta pauvre existence! Tu m’auras jour et nuit sur le dos!
Gloire et Déchéance est disponible sur notre site.