Entretien avec Jean-Claude Vincensini auteur de L’encrier de Loriani
Quel a été votre sentiment quand votre livre est paru ?
J’ai ressenti un mélange de fierté et de pudeur. Voir ce livre de poésie prendre vie et quitter mon espace intime pour aller à la rencontre des lecteurs a été un moment à la fois doux, fragile et profondément bouleversant. C’était comme laisser s’envoler une part de moi, avec la joie de la partager et la délicatesse de la laisser vivre ailleurs. Le processus de création est intime : chaque mot, chaque vers, se façonne dans le silence de son propre espace. Le chemin qui mène de l’écriture à la publication est souvent long et exigeant, traversé de doutes et de relectures infinies. Je m’attarde sur chaque ponctuation, en espérant qu’elle transmettra fidèlement mon intention, ce souffle qui cherche à suivre le rythme d’une vie paisible. Et finalement voir son œuvre, sa poésie, prendre de nouvelles couleurs au contact des autres, est une épreuve bouleversante mêlée d’incertitude quant au désir de partager sa fragilité.
Quels ont été les retours des premiers lecteurs ? Que vous ont-ils dit sur votre livre ?
Les premiers lecteurs ont parlé d’une écriture sensible et apaisante. Ils m’ont confié avoir été touché par la douceur des images, par les toiles de mon frère que je transpose en poésie, par la présence persistante de mon île corse, et par la nostalgie qui traverse le recueil. Certains m’ont dit avoir eu l’impression de voyager dans un lieu qu’ils ne connaissaient pas encore, mais qui leur semblait étrangement familier. On dit souvent que la terre où l’on grandit nous façonne ; pour moi, cela résonne avec une évidence profonde. Cette île, sa culture, ses paysages, ses silences et ses élans, tout cela affleure dans mes poèmes, même lorsque je ne la nomme pas. La Corse n’est pas seulement un décor : elle est une muse sauvage, une présence qui murmure entre les lignes
Et puis, il y a – je l’admets volontiers – cette douce mélancolie, cette tendresse pour le passé, pour les instants vécus et les souvenirs que l’on voudrait retenir un peu plus longtemps. Elle s’invite naturellement dans mes mots, comme une lumière tamisée qui accompagne chaque page.
Que retenez-vous de cette expérience d’édition par rapport à votre travail d’écriture ? En avez-vous tiré des enseignements ?
Toute expérience peut sembler anodine au premier regard, mais chacune porte en elle un enseignement essentiel. L’édition n’échappe pas à cette règle : elle m’a rappelé que tout projet, qu’il soit personnel ou professionnel, exige une forme de patience intérieure, une disponibilité à laisser le temps faire son œuvre.
L’écriture n’est pas, à mes yeux, un talent inné, mais une disposition d’esprit que chacun porte en soi et qui se façonne au fil des épreuves, des attentes, des silences prolongés. Dans ces moments suspendus, l’impulsivité est souvent une ennemie : elle mène à des décisions hâtives, arbitraires, capables de fragiliser un travail longuement mûri. J’ai appris à accueillir le temps, l’imprévu, la douleur, le plaisir ou l’amour comme des éléments constitutifs du chemin, et non comme des obstacles. Dans une culture de l’immédiateté, ils sont trop souvent relégués au second plan, alors qu’ils façonnent la qualité de nos relations, de nos gestes, de nos mots.
Cette patience, je la dois en grande partie à mon métier de menuisier, où chaque défaut, chaque erreur, est un instant d’égarement que l’on reconnaît aussitôt. Le bois ne pardonne pas l’empressement ; il exige une attention humble et continue. L’écriture, finalement, m’a appris la même chose : avancer lentement, écouter, ajuster, et accepter que la beauté naisse parfois de ce qui prend du temps.
Quelle est l’originalité de votre livre selon vous ? A-t-elle été perçue par vos premiers lecteurs ?
L’originalité de mon livre réside sans doute dans la manière dont mon village natal, Loriani, irrigue chaque page. Ce petit coin de terre où j’ai grandi, son environnement, ses silences, ses élans, ainsi que les peintures de mon frère, forment la palette intime de mon encrier.
Je respire encore les fragrances de ce lieu, les secrets murmurés, les histoires que le vent transporte dans les ruelles, les joies et les rires suspendus dans la lumière du soleil qui caresse les anciennes pierres. Tout cela s’invite naturellement dans mes poèmes, comme une présence discrète mais essentielle.
Les premiers lecteurs m’ont dit avoir perçu cette empreinte singulière : une poésie nourrie d’un territoire, d’une mémoire, d’un imaginaire partagé. Ils y ont reconnu une atmosphère, une sensibilité, une manière d’habiter le monde qui porte la marque de cette terre et de ce lien fraternel.
Comment s’est passé votre travail d’écriture ? Avez-vous une méthode pour écrire ? Des rituels ou des astuces ?
J’écris le soir, quand le monde autour de moi ralentit, quand la nuit s’enfuit. C’est à ces instants-là que je je rejoins mes rêves, que les pensées, les images, les sensations se manifestent avec une clarté troublante. À ces heures-là, chaque sensation, même la plus fugace, peut devenir le point de départ d’une phrase, d’une idée, d’une scène d’un vers. Je lâche prise sur le réel et c’est souvent un ruisseau qui m’empote en riant. J’aspire au calme, au silence des maux, au délice des mots, et laisser ainsi laisser mon esprit flâner. La poésie est un visiteur inattendu qui s’invite au parloir pour quelques confidences. Je cherche les phrases sur ma partition, les rythmes, les expressions musicales, comme le ferait un violoniste en guidant son archet.
Envisagez-vous d’écrire un autre livre ? Si oui sur quoi avez-vous envie d’écrire pour ce prochain livre ?
Je suis actuellement engagé dans un projet littéraire important. Un recueil de nouvelles, intitulé « Mémoire des pierres », qui est en cours de publication aux éditions Maia. Mais mon travail d’écriture ne s’arrête pas là : je me consacre également à la rédaction d’un roman qui explore des thèmes personnels et historiques. Ce roman provisoirement intitulé les silences de mon père, se penche sur une période souvent reléguée aux marges de notre histoire coloniale : la guerre d’Indochine. Mon intention est de raconter cette période à travers le prisme de l’expérience paternelle, en donnant une voix aux non-dits, aux émotions enfouies, à ce qui n’a jamais été formulé. L’absurdité de cette guerre, l’horreur qu’elle a engendrée, les cicatrices qu’elle a laissées sur les individus et les familles sont autant d’éléments que j’essaie de retranscrire avec justesse. Ce travail de mémoire, porté par la fiction, me permet d’aborder des questions universelles : le traumatisme, la résilience, la transmission. Au cœur de cette exploration romanesque, je souhaite également mettre en lumière le rôle essentiel de l’amitié. C’est un thème qui, selon mes observations, prend une importance particulière dans les périodes de trouble ou de mutation profonde. L’amitié devient alors une source inestimable d’espoir, un appui solide lorsque tout vacille. Je crois que le lecteur pourra se reconnaître dans cette quête de solidarité et de bienveillance.
Ce roman sera, à mes yeux, une manière de rendre hommage à la résilience humaine – et, bien sûr, à mon père.
Jean-Claude Vincensini auteur du livre L’encrier de Loriani disponible sur le site des Éditions Maïa. Cliquez ici pour le découvrir.