Transmission

J’ai grandi dans les bungalows des cités provisoires de la zone verte puis de Kerlédé, construites à la fin de la guerre dans Saint-Nazaire dévastée.

J’eus la chance de poursuivre des études secondaires puis supérieures. À dix-sept ans, je voulais concilier des études de philosophie et une carrière d’officier de la marine marchande. Finalement, peut-être à cause d’un événement fortuit, ce fut la philosophie.

En participant à cette prévente, un peu comme on achète du vin sur pied avant qu’il soit mis en bouteille, vous aiderez à la publication de ce livre et vous vous associerez au fil de l’indispensable transmission générationnelle sans laquelle nous ne resterions que des individus isolés sans repères.

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En mécanique la transmission est l’opération par laquelle un mouve­ment passe d’une pièce à une autre par l’intermédiaire d’un arbre, d’une chaîne ou d’une courroie.

Chez les êtres humains, la transmission, de la responsabilité des adultes, inscrit les enfants, notamment par l’intermédiaire du langage, de la mé­moire, d’un récit, dans un monde qui ne commence pas avec eux et se pro­longera après eux.

Ce livre n’est pas une autobiographie ; ce serait présomptueux et il n’est pas le recensement des faits d’une vie. Il  essaie plus simplement de s’arrêter à travers vingt-deux tableaux non chronologiques, sur des lieux de mémoire et des personnes qui ont assuré cette transmission.

On y traversera notamment Saint-Nazaire et ses énormes bateaux, la ville de mon enfance, de mon adolescence et de mes rêves de marin, entiè­rement rasée lors de la dernière guerre, Rennes, celle de l’émancipation et des études universitaires, Paris celle de mon entrée dans la vie profession­nelle, enfin Nice et le temps de la maturité.
On y rencontrera aussi ceux qui m’ont aidé, encouragé, voire poussé à faire des études de philosophie auxquelles aucun de mon quartier n’était prédestiné : mon père bien sûr, à l’étroit dans ses bleus de travail qui m’a transmis avec le goût et le respect des livres une mémoire collective ou­vrière, Gaby Cohn-Bendit qui me fit découvrir des auteurs dont personne de mon âge n’avait connaissance, Lucien Stéphan professeur de philoso­phie à la faculté de Rennes qui m’initia à la rigueur de la raison et me don­nait l’image, en plus d’un point,  de ce que je pourrais peut-être devenir. Et puis ma mère évidemment, qui apporta avec son clan des Ritals la lumière et la légèreté toscanes sur les rives souvent grises de l’embouchure de la Loire.

Extrait

1— Faux-départ
« Adieu Saint-Nazaire. Demain je pars. Il me faudra 25 jours pour gagner les Antilles. »
Blaise Cendrars

Quand le télégramme est arrivé, mon frère crut qu’il lui était adressé.  Après un mois de congé à terre, Karl, mon aîné de six ans attendait son ordre d’embarquement pour rejoindre un cargo qui partirait de Dunkerque port d’attache de la Compagnie des Messageries Maritimes — celle dont l’Amazone rapatria Rimbaud d’Aden à Marseille en mai 1891 — pour un voyage d’une dizaine de mois jusqu’en mer de Chine.
Mais non. C’était pour moi, le cadet, le lycéen. Le télégramme me demandait de rejoindre le port de Rouen dans deux jours pour embarquer comme pilotin sur le Vierzon ou le Dijon, je ne sais plus très bien. Il faut dire que tous les cargos de la Compagnie D’Orbigny[1] avaient des noms en « on », des noms de villes françaises pour la plupart (Vernon, Dijon, Vierzon, Redon, Chinon…), mais aussi, dans les années vingt, ce qui était pour moi une sorte de signe fort, ceux d’illustres Grecs comme Platon, Criton, Zénon, Strabon, Solon…

La compagnie fut fondée en 1865 par Eucher Faustin et Alcide Dessalines d’Orbigny, qui avait plusieurs parents naturalistes, pour assurer « le commerce des charbons de terre et de toutes autres marchandises tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la France ».  Son premier bateau, le Phoenix rebaptisé le Mary Fanny, fut acheté à Sunderland, jumelée d’ailleurs avec Saint-Nazaire en 1953 et où j’irai quelques années plus tard chez mon correspondant, John Wood fils comme moi d’un ouvrier des chantiers navals. Le Platon fut aussi construit, je crois, à Sunderland. En tous cas, outre ces références grecques, je trouvais au nom des fondateurs quelque chose de proustien qui me plaisait bien.

  Rouen, La Rochelle, puis Buenos Aires, Montevideo et retour par l’Afrique, pouvait faire rêver un lycéen de dix-sept ans qui veut devenir officier de la marine marchande sans renoncer pour autant à la philosophie… 

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