Texte inédit de Guillaume Monpierre – Spin Off de L’errance intérieure

Un coup de foudre funeste 

 Nicolas Rosco, homme métissé approchant la quarantaine, rongé par la psychose et une profonde souffrance intérieure, s’installa dans un nouveau quartier. En totale déshérence sociale, il vivait modestement grâce à une allocation pour handicap et sortait depuis peu d’une longue relation sentimentale chaotique. D’un tempérament taciturne et solitaire, il était parfois pris d’euphorie, emporté par une joie mystérieuse et inexplicable.  

 Il sortait peu de chez lui, sauf pour faire quelques promenades afin de se rafraîchir les idées. Suivi au CMP de la ville, situé non loin de son domicile, il entretenait de bons rapports avec son psychiatre et semblait stabilisé grâce à son traitement médicamenteux et à une existence routinière. Régulièrement, il se rendait à la pharmacie du coin pour renouveler ses médicaments. 

 Sujet à l’insomnie, il était devenu dépendant, psychologiquement comme physiquement, aux somnifères. Sans eux, il lui était impossible de trouver le sommeil. Un jour, alors qu’il se rendait à la pharmacie, il remarqua la présence d’une nouvelle pharmacienne : grande, brune, ronde, à la longue chevelure noire et ondulée. Au début, il ne prêta pas une attention particulière à cette femme et continua de fréquenter régulièrement la même officine. 

 Un jour, comme tant d’autres, il se rendit à la pharmacie et fut pris en charge par la nouvelle pharmacienne. Sur le comptoir, un petit bol de bonbons avait été posé. Nicolas, d’une voix naïve, mêlant la familiarité à une candeur presque enfantine, lui demanda : 

— Excuse-moi… tu pourrais m’en lâcher un ou deux, s’il te plaît ?  La pharmacienne s’exécuta aussitôt et lui adressa un sourire à la fois maternel et maternant, tout en plongeant son regard dans le sien.

Ce sourire, ce regard, le remuèrent de l’intérieur et le bouleversèrent jusqu’au plus profond de son être. 

 Le lendemain, il retourna à la pharmacie, évoquant un mal de tête. Il retrouva la jeune pharmacienne aperçue la veille et lui demanda une boîte de Doliprane. Puis, de manière impulsive et sans tenir compte du contexte, il lui demanda familièrement, devant ses collègues : 

— T’es de quelle origine ? 

 Lorsqu’elle répondit : 

— Algérienne, il enchaîna immédiatement et sans transition : — Ça te dirait qu’on se fasse un ciné ? 

 La pharmacienne manifesta un étonnement marqué, associant stupeur et retenue. 

— Je suis mariée, répondit-elle calmement, en s’éloignant de son poste, visiblement mal à l’aise. Une collègue prit alors le relais.  Nicolas esquissa un léger sourire, en baissant la tête, signe d’une gêne immédiate. Il partit en titubant… 

 Apprendre que la pharmacienne était mariée, indisponible, le plongea dans un désespoir profond. Il retournait brutalement à sa solitude initiale. 

 Pourtant… elle m’avait souri. Un sourire chaleureux, presque maternant. Dans son esprit, ce sourire ne pouvait qu’être un appel, un signe d’intérêt personnel, une invitation. C’était forcément un signe, se répétait-il. Ce sourire indiquait nécessairement une ouverture relationnelle : pour lui, c’était un fait. 

 Glissant peu à peu dans les méandres de son imagination, Nicolas se laissait entraîner par une interprétation déformée de la réalité. Ses pensées prenaient une tournure délirante. 

itive du sourire maternant tournait en boucle dans son esprit, et il commença à en être obsédé. Elle était devenue un point de fixation dans son univers mental fragilisé.

 La nuit, sujet à une insomnie chronique, il ne trouva pas le sommeil.  

 Le lendemain, harassé et psychologiquement agité, il retourna à la pharmacie, mais elle ne travaillait pas ce jour-là. Il fut profondément déçu, presque meurtri de ne pas la trouver et rebroussa chemin séance tenante. De retour chez lui, il se mit à ruminer, exagérant chaque détail jusqu’au délire. J’espère qu’elle travaille toujours là-bas, qu’elle n’a pas quitté son poste à cause du malaise que j’ai pu lui provoquer, pensait-il. Ces hypothèses insensées l’assaillaient sans répit. Bref, il délirait complètement et était obsédé à l’idée de la revoir. 

 Le soir même, il dormit un peu, mais son sommeil fut tourmenté. Des cauchemars le secouaient, et il se réveillait presque toutes les heures, le corps trempé de sueur. Au petit matin, décidé à s’assurer qu’elle serait bien à son poste, il se leva avant l’ouverture de la pharmacie et guetta au loin l’arrivée des employés. 

 Finalement, il la vit paraître. Son cœur s’emballa, pris d’un mélange de joie fébrile et de crainte sourde. 

 À l’ouverture, il entra sans hésiter et se dirigea droit vers son comptoir. 

— Bonjour, monsieur Roscos, dit-elle d’un ton retenu. — Bonjour, madame… Je voudrais des pansements, s’il vous plaît. — Des gros ou des petits ? 

— Des gros. C’est pour soigner mes plaies, répondit-il en la fixant intensément, cherchant inconsciemment une réaction sur son visage.  Elle ressentit un malaise et poussa un profond soupir.  Elle sentait qu’ils entraient tous deux dans une dynamique bouleversante, riche, mais dangereuse si elle n’était pas contenue.  Toute la journée, la pharmacienne pensa à Nicolas, et elle se sentit particulièrement fatiguée. Ses collègues s’en aperçurent et lui demandèrent ce qui n’allait pas.

— Rien de grave… Monsieur Roscos est revenu ce matin, et il a fait des allusions à sa souffrance. Ça m’a touchée, et je sens que cette situation risque de m’épuiser émotionnellement, avoua-t-elle. — Dorénavant, tu ne le prendras plus en charge, lui répondit l’une de ses collègues avec chaleur mais d’un ton ferme. Sa souffrance ne doit pas te submerger, et tu ne dois pas t’en sentir responsable. — Oui, tu as raison…, soupira-t-elle. 

 Le lendemain même, obsédé à l’idée de la revoir, Nicolas se rendit de nouveau à la pharmacie. Lorsqu’il arriva, la pharmacienne sur qui il avait jeté son dévolu s’éclipsa brusquement, et cette fuite le laissa profondément déçu, presque chagriné. 

 En rentrant chez lui, meurtri par cette réaction, il comprit aussitôt qu’elle ne souhaiterait sans doute plus le prendre en charge. Alors, dans un élan mêlé de désespoir et de détermination, il décida de lui écrire un billet, qu’il se promettait de lui remettre en main propre dès qu’il la croiserait dehors, à la sortie de son travail. 

 Le lendemain, il attendit patiemment, dissimulé dans un recoin à l’heure de la fermeture. Lorsqu’elle eut quitté ses collègues et qu’elle se retrouva seule dans la rue, Nicolas s’avança vers elle. — Bonjour, madame… Ça vous dérangerait qu’on fasse deux ou trois pas ensemble ? 

— Désolée, monsieur Roscos, répondit-elle, gênée. Je suis pressée… Mon mari m’attend à la maison, je dois rentrer vite. 

— D’accord, je comprends, pas de problème… Mais prenez ce billet que je vous ai écrit, s’il vous plaît. 

 Elle hésita un instant, puis, d’une main fébrile, saisit le billet avant de s’esquiver rapidement. 

 Sur le trajet du retour, dans le bus, elle lut le billet. Il disait : 

« Si tu veux me parler, voici mon numéro : 06… 

Je ne cherche pas de sexe, juste un peu de complicité et de tendresse, parce que je meurs de manque d’amour, même si cela ne se voit pas au

premier regard. Si tu ne m’envoies pas de message, je te promets de ne plus t’embêter et de rester courtois. Et si ma présence te gêne ou te trouble, je n’hésiterais pas à changer de pharmacie. Ne me juge pas et n’aie pas peur : je ne te ferai jamais de mal, même si tu me repousses brutalement ou me recale salement et sèchement ! Sache que je brûle pour toi comme une voiture une nuit d’émeute ! 

Bisous. » 

 Lorsque la pharmacienne lut le billet dans le bus, elle fut d’abord fortement surprise, prise d’un malaise mêlé de compassion.  En rentrant chez elle, la pharmacienne était bouleversée. Son mari, un chauffeur de taxi un peu bourru, s’en aperçut immédiatement et lui demanda ce qui n’allait pas. 

— Rien, tout va bien, je suis juste fatiguée, répondit-elle. — Ça fait plusieurs jours que tu es changée et épuisée. Dis-moi ce qui se passe, qu’est-ce qui t’arrive ? 

 La pharmacienne resta silencieuse. Son mari s’impatienta.  — Fouzia, je te parle. Réponds-moi franchement : qu’est-ce qui ne va pas ? 

— C’est compliqué à expliquer, Hocine… murmura-t-elle. — Compliqué ou pas, je veux savoir. J’ai le droit de savoir, je suis ton mari, non ? 

— Disons que… j’ai un souci avec un client de la pharmacie. — Comment ça, un souci ? Qu’est-ce qui se passe ? Je veux savoir ! — C’est un client psychotique. Il est gentil, mais un peu envahissant, et je ne sais pas comment le gérer. 

— Qu’est-ce que ça veut dire “gentil et envahissant” ? C’est quoi cette histoire ? 

— Oui… il est gentil, mais intrusif. Envahissant… 

— Il te drague ?

— Non, c’est plus compliqué que ça. C’est plutôt une connexion psychique. En psychanalyse, on appelle ça du transfert… et du contre transfert. 

— Qu’est-ce que c’est encore que ce charabia psychologique ? Il te drague et tu commences à avoir des sentiments pour lui, c’est ça ? Je me trompe ? 

— Mais non ! Rien à voir ! Tu ne comprends pas… tu ne peux pas comprendre. 

— Et pourquoi je pourrais pas comprendre ? Je suis pas assez intelligent, c’est ça ? J’ai pas étudié la psychologie, moi !  Il se redressa brusquement. 

— Demain, je t’accompagne au travail et je vais lui parler, à ton client. — Mais il est perdu, et il est gentil… Tu comprends pas. Je veux pas d’esclandre sur mon lieu de travail. Je vais gérer ça toute seule. — Hors de question que tu gères ça seule pendant que je reste là à rien faire. Je suis ton mari. Tu m’appartiens. Demain, on y va ensemble, et je vais lui dire deux mots, à ton « gentil petit client ». 

 Fouzia se sentit mal à l’aise et culpabilisa d’avoir révélé tout cela à son mari. Elle pressentait que la situation pouvait dégénérer.  Le lendemain matin, Hocine prit un congé maladie et accompagna Fouzia sur son lieu de travail. Il attendit derrière le comptoir, bien décidé à rester auprès d’elle jusqu’à la rencontre avec ce fameux client psychotique et fragile dont sa femme lui avait parlé. 

 Lorsque Nicolas entra, Fouzia désigna discrètement à son mari que c’était lui. Hocine se leva brusquement de sa chaise et marcha vers Nicolas d’un pas lourd, adoptant une contenance agressive. — Qu’est-ce que tu veux à ma femme, toi ? 

— Euh… comment, monsieur ? répondit Nicolas, surpris. — Ouais, Fouzia, ma femme ! Qu’est-ce que tu lui veux ? Apparemment tu l’as draguée, tu la harcèles et tu la mets mal à l’aise. C’est quoi ton délire ?

— Tranquille, frère… y a rien. C’est juste… amical. 

— Amical ? Mais t’es fou ou quoi, toi ? Il n’y a rien d’amical de possible : elle est mariée ! Alors écoute-moi bien. Si tu continues à la draguer ou même à t’approcher d’elle, wallah, ça va mal finir, j’te jure ! Tu comprends ce que je te dis ou pas ? 

— Oui, oui, je comprends votre énervement… T’inquiète, je vais la laisser tranquille dorénavant. Je comprends que j’aurais pas dû agir ainsi. 

— Ok. Et crois-moi, j’blague pas. J’suis un fou moi. Si j’apprends que tu continues à lui parler ou à la draguer, wallah, ça va mal finir pour toi. J’rigole même pas. 

— Ok, pas de souci, je comprends, fréro… 

— Y a pas de fréro qui tienne ! J’suis pas ton frère. Garde tes distances, et tout se passera bien. 

— D’accord… j’ai compris. Tranquille, je vais changer de pharmacie.  Nicolas sortit précipitamment de la pharmacie et rentra chez lui, complètement décontenancé par autant de violence verbale et d’agressivité. 

 Une fois rentré chez lui, Nicolas referma la porte à double tour et s’adossa contre le battant. Ses mains tremblaient. Il avait l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. La voix d’Hocine, dure, menaçante, résonnait encore dans sa tête comme un écho métallique. 

« Wallah ça va mal finir pour toi. » 

 Il murmura encore, comme pour se convaincre : 

— Je lui parlerai plus… plus jamais… c’est fini… fini… fini…  Puis, pris d’un frisson, il alla chercher ses somnifères.  Personne ne me comprend. Je suis un problème. Une erreur.  Il avala toute la boîte de somnifères, sombra dans un coma médicamenteux et mourut.

L’errance intérieure est disponible sur notre site.