Texte inédit de Claire Capannelli – Spin Off de Un cœur dans ma boîte aux lettres

Diane dans Les Vibrants
Rencontre avec un écrivain
« On ne devient pas cartésien parce que l’on doute des émotions. On le devient parce qu’on les craint. »
— Éric Smidt
Tout au long de sa grossesse, Diane s’était sentie différente. Rien de très original, aurait-on pu lui répondre. Les femmes enceintes voyaient leurs variations hormonales comparées à un ascenseur capable de passer du premier au dernier étage en une fraction de seconde. À cette époque, les applications de suivi de grossesse n’existaient pas encore. On savait de la grossesse ce que les mères, les tantes ou les voisines acceptaient de raconter. Autant dire que Diane n’en savait rien. Elle avait bien eu une mère, évidemment. Sans cela, elle ne serait pas là. Mais elle avait toujours eu le sentiment étrange d’être venue au monde en lui volant sa vie. Hélène était morte en la mettant au monde. Quant à son père, Bernard, il ne s’était jamais vraiment senti père. Il était resté un mari endeuillé. Le deuil avait laissé place à la colère, puis la colère à ce qu’il interprétait le mieux : l’absence. Diane s’était donc construite seule. Elle était entrée dans la vie avec une seule certitude : les émotions étaient dangereuses. Les intuitions aussi. Elle n’aimait ni les unes ni les autres. Elle était une cartésienne convaincue, de celles qui dessinent leur existence comme un plan d’architecte et refusent d’en modifier le moindre trait. Son mariage avec René avait constitué la première pierre de cette construction. Ensemble, ils quitteraient le déterminisme social. Sa carrière d’avocate en serait la deuxième. Puis viendrait un enfant. Un seul. Si possible un garçon. Les filles étaient compliquées. Elles pleuraient, doutaient, ressentaient trop. Diane associait cette sensibilité à une forme de faiblesse qu’elle refusait de transmettre. Sa vie était parfaitement organisée. Jusqu’à ce que son propre corps décide de ne plus lui obéir. René ne devait rien savoir. Il était aussi cartésien qu’elle. En réalité, il l’était probablement moins, mais à côté de Diane, tout le monde semblait ouvert d’esprit. Les premiers cauchemars apparurent au début du deuxième trimestre. Toujours le même. Toujours cette sensation d’oppression. Toujours René qui la réveillait au milieu de la nuit.
— Tu cries…
Diane reprenait son souffle, essuyait la sueur qui perlait sur son front et répondait invariablement :
— Je ne m’en souviens déjà plus.
C’était faux. Elle se souvenait de tout. Pour préserver leurs nuits autant que son secret, ils finirent par faire chambre à part. René y trouva un sommeil plus paisible et put continuer à mener sa vie de cadre supérieur, alimentant confortablement un compte bancaire qui n’avait pourtant jamais eu besoin de lui. Diane, elle, découvrit un territoire où personne ne viendrait troubler ses nuits. Sa chambre devint son refuge. Le matin, elle répétait son masque devant le miroir. Quelques respirations. Un visage parfaitement lisse. Puis elle rejoignait René dans la cuisine, déposait un baiser sur son front et le regardait partir livrer bataille dans son univers professionnel. La nuit, en revanche, elle n’avait plus aucune maîtrise. Le premier rêve lui révéla qu’elle attendait une fille. Aucune échographie ne pouvait encore le confirmer, mais cette certitude s’imposa à elle avec une violence inexplicable. Une fille. Elle tenta de s’en convaincre : ce n’était qu’une projection, une peur absurde. Pourtant, chaque nuit suivante renforçait cette évidence. Peu à peu, elle renonça à lutter contre cette intuition. Elle élabora même une stratégie. Si elle devait avoir une fille, elle l’élèverait à l’opposé de ce qu’elle imaginait être la fragilité féminine. Elle lui apprendrait à penser avant de ressentir. À maîtriser avant de subir. À vivre. Jamais à se laisser traverser. Sans jamais avoir connu sa mère, Diane avait appris à la connaître à travers les rares mots de Bernard et les nombreux tableaux qu’Hélène avait laissés derrière elle. Bernard et Hélène formaient, disait-on, le couple romantique parfait. Ils s’étaient aimés envers et contre tout. Sauf contre la mort. Lorsque Hélène était partie, Bernard avait cessé de vivre. Même la naissance de Diane n’avait pas suffi à le retenir du côté des vivants. Très tôt, Diane s’était juré que l’art, les élans du cœur et toutes ces abstractions resteraient enfermés dans la vieille maison d’Étretat, sous la poussière des draps qui recouvraient encore les meubles. Elle, elle vivrait. Quoi qu’il en coûte. Et elle ne regretta jamais ce choix. Jusqu’à cette grossesse, où elle se surprit à se demander s’il n’aurait pas été préférable de ne jamais avoir d’enfant. Des angoisses inconnues s’immiscèrent dans son quotidien. Puis les rêves changèrent. Ils ne parlaient plus de sa fille. Ils parlaient d’une autre. Une petite fille courait dans un couloir sombre. Ses pieds nus claquaient sur un lino usé. Des cris. Des rires cruels. Puis des coups. Toujours les mêmes. Toujours cette violence incompréhensible. Chaque nuit, le rêve gagnait en précision. Le visage de l’enfant apparaissait un peu plus nettement. Sa peau était brune. Ses yeux d’un marron profond. Elle n’avait rien de Diane. Rien de René. Cette certitude rassurait Diane autant qu’elle l’effrayait. Ce n’était pas sa fille. Alors qui était-elle ? Chaque matin, elle s’efforçait de tout rationaliser. Les hormones. La fatigue. Le stress. N’importe quelle explication ferait l’affaire, pourvu qu’elle reste scientifique. Pourtant, au fond d’elle, une inquiétude grandissait. Et, pour la première fois de sa vie, Diane découvrit qu’il existait une chose plus difficile encore que de ressentir. Ne plus réussir à se convaincre que tout avait une explication.
À la sortie, un panneau indiqua Étretat. Jack sourit avant même d’avoir formulé le souvenir qui s’y rattachait. Quelques semaines plus tôt, il s’était rendu à l’inauguration du gîte Ici, le bonheur est fait maison, poussé par cette intuition qu’il avait appris à ne plus écarter immédiatement. La maison avait été créée par Margaux, la fille de Diane, avec Adrien et Suzy. Tous trois avaient transformé le lieu sans effacer ce qu’il avait été, comme s’ils avaient compris qu’une maison ne se rénove pas uniquement avec des matériaux, mais aussi avec l’attention portée à son histoire.
Le gîte possédait une personnalité que Jack avait perçue dès son arrivée. Les pièces étaient lumineuses sans être impersonnelles, les objets semblaient choisis pour leur capacité à raconter quelque chose et rien ne donnait l’impression d’avoir été disposé pour séduire artificiellement les visiteurs. On sentait dans chaque détail la présence de ceux qui avaient travaillé ensemble pour le faire naître. Margaux, Adrien et Suzy formaient autour du lieu une énergie particulière, faite de complicité, d’efforts partagés et de cette fierté discrète que l’on éprouve lorsqu’un projet a fini par devenir plus vaste que l’idée qui l’avait fait commencer.
Diane se trouvait là pour l’inauguration parce que Margaux était sa fille, non parce qu’elle appartenait à la maison. Jack l’avait aperçue au milieu des invités, élégante et légèrement en retrait, observant sa fille avec une émotion qu’elle cherchait à dissimuler. Leur premier échange avait été bref, presque banal. Pourtant, quelque chose dans sa manière de regarder les autres avait attiré son attention. Il avait ensuite suivi son intuition jusqu’à Paris, où Diane vivait, afin de la rencontrer de nouveau. Cette seconde conversation avait déplacé bien davantage de choses qu’il ne l’avait prévu.
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