Texte inédit de Jean-Claude Vincensini auteur de L’encrier de Loriani

Mémoire des pierres
Spin off
Le Verre du Bandit « C »
La maisonnette du Pont, close de volets disjoints, d’une indéfinissable couleur, se dressait, basse, noire et trapue. Je l’ai toujours vue comme un petit cœur battant au bord du ruisseau, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, une petite case vivante sans magie, sans luxe, mais confuse de beauté. Elle était posée entre les châtaigniers et les chênes énormes, derniers vestiges d’une forêt druidique, qui l’enveloppaient sous une douce feuillée de verdure. Ma plume tremble, et des larmes d’une émotion toujours présente me montent aux yeux pendant que je cherche à vous décrire cet inoubliable lieu.
Une seule pièce, une cheminée qui fumait à peine, une fenêtre trop étroite pour le soleil mais assez large pour laisser entrer le monde. Il n’est pas d’objet plus secret, plus abrité, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle ou d’une lampe à pétrole, n’éclairant plus que des murs nus, des chaises de paille. Et cette porte basse qui obligeait chacun à se courber, comme pour saluer la masure avant d’y pénétrer. Le soir venu, la lampe jetait sur les murs une lumière flageolante, douce, qui faisait danser les ombres des sacs de farine, de sel, de sucre et des dames-jeannes de vin aigre et pétillant ; et pour rafraîchir les joues brûlantes que l’hiver martyrisait, la fameuse eau-de-vie.
Dans les années quarante, mon grand-père Jean-Jourdan y tenait une petite épicerie. Ce petit coin modeste tenait lieu aussi d’estaminet pour étancher des soifs inopinées et pressées. On y trouvait de tout et de rien, juste ce qu’il fallait pour vivre : du blé, du maïs, de la farine, quelques féculents, pois chiches et fèves fraîches, un peu d’huile d’olive qu’il conservait comme un trésor.
Il n’y avait pas de route alors, pas même un chemin digne de ce nom. Seulement une piste de terre battue qui serpentait entre les arbres, et que mon grand-père parcourait avec son cabriolet attelé à une mule, allant de hameau en hameau comme on visite une famille dispersée. Il connaissait chaque pierre, chaque odeur, chaque silence de la vallée, à travers les rideaux d’arbres parfumés de senteurs forestières.
Devant la porte, deux anneaux de fer scellés dans le mur attendaient les bêtes. Accrochée au mur de façade une petite vigne-vierge fige ses feuilles en sang, de plante suppliciée. Il y en a de presque pâles comme d’anciennes blessures, d’autres ambrés de sanie, d’autres d’un carmin fraîchement né, à croire qu’elles vont saigner ; et la petite treille meurtrie et sarmenteuse pend avec des bontés de volutes ou étend ses bras de douloureuse déchirée. Elle était belle cette vigne de Noah, d’un vert très pâle ou d’un rose très tendre dont les couleurs semblaient parfumées.
Les muletiers et chevriers s’y arrêtaient pour se désaltérer, attachant leurs mules ou leurs ânes avant d’entrer boire un verre, échanger quelques mots, ou simplement se reposer un moment. Le vieux cursinu de mon grand-père, un chien têtu autant qu’un âne acariâtre, les observait sans bouger, allongé près de la cheminée. Il avait cette habitude étrange de rester immobile pendant que mon grand-père fumait sa pipe de bruyère, comme si la fumée lui racontait des histoires que seuls les deux comprenaient.
Les journées passaient lentement autour de la maisonnette, rythmées par le bruit du ruisseau qui glissait sur les pierres comme une musique rythmée de flûtes et de violes ancienne. Le matin, la brume descendait des châtaigniers millénaires et enveloppait tout d’un voile comme le reflet d’un sourire laiteux. Une brise agitait les branches rousses tachetées de vert et faisait frissonner les feuilles mortes jonchant le sol. Dans l’air flottait une senteur vivifiante, faite d’exhalaisons campagnardes et des parfums délicats, presque insaisissables, s’échappant des mousses humides, des troncs encore traversés de la sève ralentie, des feuilles mouillées et de la terre fraîche…
On aurait dit que la vallée retenait son souffle avant de laisser les hommes reprendre leurs gestes. Grand-père ouvrait la porte, secouait un peu la poussière de la veille, rallumait la lampe à pétrole quand la lumière tardait à venir, et le cursinu se levait en grognant, comme si chaque jour recommençait pour lui avec la même surprise.
– L’estaminet –
Parmi ceux qui passaient, il y avait un homme que tout le monde craignait. Un bandit corse, un vrai, de ceux dont on se méfie. Il était maigre comme une branche sèche, un visage dur et tourmenté. Il parlait peu, buvait son absinthe d’un trait, et repartait comme un brigand. Mais il avait une manie : chaque fois qu’il venait, il sortait son couteau et reprenait la gravure d’un grand verre à pied. Un trait, puis un autre, puis encore un autre.
Des dizaines de passages, peut être des centaines. Jusqu’au jour où la lettre C apparut, nette, opiniâtre, comme une trace qu’il voulait laisser malgré lui.
Les premiers muletiers arrivaient souvent avant le soleil. On entendait d’abord les sabots sur la terre battue, un rythme lent, régulier, puis les silhouettes se dessinaient entre les troncs. Ils attachaient leurs bêtes aux anneaux de fer, poussaient la porte d’un geste familier, et la chaleur de la petite pièce les enveloppait aussitôt. La lampe à pétrole, toujours folâtre, éclairait leurs visages creusés, leurs mains noircies par le travail. Dans cet espace confiné, la fumée de la pipe de mon grand-père, dans la broussaille de sa moustache, traçait dans l’air des arabesques qui semblaient raconter l’histoire de chacun.
On ne parlait pas ou si peu. Ici, les mots n’étaient jamais pressés. On échangeait des nouvelles, des rumeurs, des inquiétudes, mais toujours à voix timorée, comme si la forêt écoutait. Parfois, un muletier posait son verre sur la table et restait là, silencieux, simplement pour profiter de la chaleur, du chien qui dormait, du ruisseau qui murmurait derrière la fenêtre. La maisonnette avait ce pouvoir : elle apaisait les hommes sans rien leur demander.
– Le bandit –
Et puis il y avait ces moments où la porte s’ouvrait plus brusquement, où l’air changeait d’un coup. C’était quand le brigand entrait. Un homme que tout le monde craignait, un vrai bandit corse, de ceux dont on prononce le nom qu’à voix basse. Il avait toujours son vieux fusil à bascule en bandoulière, un fusil usé qui semblait avoir traversé autant d’histoires que lui. Un Verney-Carron avait t-il confié un jour fièrement à Jean-Jourdan.
Cette canaille n’était pas bavard, buvait son absinthe d’un trait, et repartait comme un fugitif. Mais il avait une routine : chaque fois qu’il venait, il sortait son couteau pour en faire admirer la lame d’acier bleuâtre et reprenait la gravure d’un grand verre à pied de cristal. Un trait, puis un autre, puis encore un autre. Des dizaines de passages, peut-être des centaines. Jusqu’au jour où la lettre C apparut, nette, tenace, comme une estampille qu’il voulait laisser malgré lui.
On disait beaucoup de choses sur lui, mais personne ne savait vraiment ce qui était vrai. Certains affirmaient qu’il avait tué un homme pour une histoire de terre, d’autres qu’il avait pris le maquis après une vengeance mal comprise. Il y avait aussi ceux qui prétendaient qu’il n’était pas si mauvais, seulement trop fier, trop entier, trop prompt à dégainer sa vieille pétoire à canons juxtaposés qu’il portait toujours sur l’épaule chargé de chevrotines. Cette pièce d’artillerie vétuste était comme une part de lui-même qu’il ne pouvait plus déposer nulle part.
Ce verre, je l’ai encore. Il doit avoir plus de quatre vingt ans maintenant. Quand je le prends en main, je sens tout ce qu’il a traversé : la chaleur de la lampe, l’odeur de la pipe, le renâclement des mules, la peur contenue des hommes, la présence lourde du bandit et de son armement, et la tranquillité inébranlable de mon grand-père. Ce verre est un calice historique
lié à la mémoire de ces mots qui évoquent le temps qui refuse de s’effacer. Ah le bandit, la fripouille ! Quand il entrait dans la maisonnette, tout vêtu de velours noir côtelé, on entendait d’abord le frottement du cuir contre sa veste, puis le léger cliquetis du métal. Il posait négligemment son sac de toile de jute sur la table élimée, prenant toujours grand soin de tourner son dos au mur.
Cet homme austère et sans sourire, orné d’une barbe hirsute s’étalant en désordre sur un vêtement misérable, usé jusqu’à la corde, raccommodé vaille que vaille. Une de ses mains ne possédait plus que trois doigts, et son visage desséché était nettement criblé par la petite vérole.
Le bandit s’asseyait toujours au même endroit, près de la fenêtre, là où la lumière de la lampe à pétrole venait mourir doucement sur la table. Il posait son attirail contre le mur, mais jamais trop loin, comme un animal fidèle qu’il fallait garder à portée de main. Puis il buvait son armoise anisée, lentement, avec une sorte de gravité, comme si chaque gorgée lui rappelait quelque chose qu’il ne pouvait pas dire.
C’est après avoir bu sa coupe qu’il sortait son canif. Un couteau simple, sans fioritures, mais affûté comme une parole tranchante. Il reprenait la gravure du verre, trait après trait, sans un mot, sans un regard pour personne. On aurait dit qu’il se battait contre le cristal, ou peut-être contre lui-même. La lettre C s’est formée ainsi, dans un silence lourd, un mutisme trop lourd que même le ruisseau semblait respecter.
Un soir, alors que la pluie tombait drue sur les châtaigniers, il est resté plus longtemps que d’habitude. Il n’avait pas bu son breuvage d’un trait. Il le faisait tourner dans la grande flûte, comme s’il hésitait à partir, comme si quelque chose le retenait. Jean-Jourdan l’observait du coin de l’œil, sans insister, avec cette patience des hommes qui savent que certaines douleurs ne se touchent pas.
Le bandit a fini par dire, d’une voix rauque, presque étranglée visiblement agacé par la dureté du matériau qui ne se laissait pas marquer aisément : « On ne laisse pas toujours les traces qu’on voudrait. » Puis il s’est levé, a remis son fusil en bandoulière, et a quitté la maisonnette sans un bruit. Ce fut la dernière fois qu’on le vit. J’ai su bien des années plus tard que cette lettre C était la première consonne de son patronyme. Son nom évoquait des châteaux.
Mon grand-père ne le craignait pas. Il le regardait faire, tranquille, avec cette force silencieuse des hommes qui n’ont rien à prouver. Et peut-être pour cela, le bandit revenait toujours, trouvant là un lieu où personne ne lui demandait d’être autre chose que ce qu’il était.
– L’immuable –
Aujourd’hui, la maisonnette du Pont, toujours silencieuse, garde tout cela dans l’intimité de ses pierres. Il suffit d’y retourner un soir, quand la lumière baisse, pour entendre encore les pas des muletiers, le cliquetis des anneaux de fer, le chien qui soupire, et le ruisseau qui raconte inlassablement sa romance, et tout ce que les hommes ont oublié.
Ils ne sont plus là ces muletiers qui baissaient les yeux, harassées par la fatigue des champs, quand ils rentraient, crottés, le corps las du travail qui leur restait à accomplir. Les années ont passé, les âniers et muletiers ont disparu, la piste de terre battue s’est élargie, et les temps ont changé.
Mais la maisonnette du Pont, elle, n’a jamais cessé de vivre. Elle n’est pas devenue une ruine comme tant d’autres. Bien plus tard, elle a été restaurée, agrandie, relevée pierre après pierre avec fierté, comme si chaque geste rendait hommage à ceux qui l’avaient habitée avant. Aujourd’hui, elle est devenue mon havre de paix. Quand j’y reviens, j’ai l’impression que le ruisseau ralentit son cours pour m’accueillir et me raconter sa vie qui s’écoule, que les châtaigniers se penchent un peu plus bas, que la lumière retrouve son chemin exact sur les murs. La porte basse est toujours là, fidèle, plus basse encore qu’elle ne le fut, et je me courbe encore pour entrer, comme le faisaient les muletiers, comme le faisait mon grand-père,
comme le faisait même le bandit avec son fusil à bascule toujours en bandoulière. À l’intérieur, rien n’a vraiment disparu. La lampe à pétrole ne brûle plus, mais son halo semble encore flotter dans l’air. La cheminée a retrouvé sa flamme, et parfois, dans le crépitement du bois, j’entends le vieux cursinu soupirer comme autrefois, quand il dormait roulé en boule près du feu. Il me semble même sentir la fumée de la pipe de bruyère de mon grand-père, cette odeur chaude et rassurante qui faisait partie du lieu autant que les pierres elles-mêmes.
Et puis il y a ces voix. Elles ne sont pas effrayantes, ni tristes. Elles sont là, simplement, comme des présences bienveillantes. Les fantômes de la maisonnette – les muletiers, mon grand-père, le cursinu, et même le bandit – me parlent doucement, en langue corse, cette langue qui sait dire la tendresse sans la montrer, la douleur sans la crier, la mémoire sans la figer. Parfois, je m’assois près de la fenêtre, là où le bandit s’installait pour graver son verre.
Je tiens ce verre dans mes mains, la lettre C toujours visible, têtue, comme un signe venu d’un autre temps. Et je me dis que rien n’a vraiment disparu. Tout s’est simplement déplacé, adouci, transformé.
– Épilogue –
La maisonnette du Pont n’est pas un endroit sans détour. Elle est un retour obligé, sous ses feuillages interminables, sa végétation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d’un petit bassin d’eau clarine, un abri où les vivants et les anciens s’effleurent encore. L’étrange bal des farfadets hilares ou inquiets se poursuit, avec la grâce du temps qui s’ébroue du passé.
Elle garde les mots, les pas, les gestes, les silences dans la symbiose de fleurs excitées, qui semblent rivaliser de plaisir afin de rivaliser de couleurs. Elle garde le rappel des hommes, comme une pierre garde la chaleur d’une chaude journée, longtemps après le soir, à l’heure où les lézards ont cessés de cuire sous l’ardente lueur du brasier solaire.
Et moi, chaque fois que j’y reviens, je sais que je rentre chez moi – chez eux, chez nous. Aujourd’hui, lorsque je referme la porte de la demeure derrière moi, j’ai toujours cette impression d’entrer dans un temps qui ne m’appartient pas tout à fait, mais qui m’accueille comme un enfant revenu au pays. Je m’assois près du feu, j’écoute le ruisseau glisser dans la nuit.
Ici, dans cette orgie silencieuse, se côtoient myrtes et lauriers-roses exaltant leurs fragrances, laissant les voix anciennes se mêler à la mienne. Elles ne me demandent rien, elles ne jugent rien : elles veillent, simplement.
Et tant que je pourrai en pousser la porte, tant que les pierres garderont la chaleur du jour, tant que les fantômes parleront encore en langue corse, je saurai que je ne suis jamais seul dans cette vallée qui m’a fait et que je continue, humblement, de faire vivre.
« Casa Paterna »
Jean-Claude Vincensini
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